A défaut de connexion internet vaillante chez moi et pour fuir le chantier de peinture murale lancé
aujourd’hui j’ai pris mes quartiers pour la matinée dans un petit café de mon quartier: Ms Dahlia. L’histoire ne dit pas si cette dame existe vraiment puisque le démiurge crépier et gaufresque de céans semble être un bonhomme bourru et barbu nommé, selon les cursives brodées sur son tablier, ‘Chef James’. Se concentrer sur quoi que ce soit d’autre que mon sens de l’odorat requiert une volonté en béton armé étant donné le fumet insoutenablement délectable de friture qui vogue en ligne droite de la cuisine ouverte de Chef James jusqu’à ma table. Les muffins dans la vitrine à ma droite font au bas mot 15 centimètres de haut, l’ardoise derrière crie en majuscules ‘Got to have a biscuit, now!’ et même les légumes grillés multicolores exposés juste en dessous me donneraient presque des palpitations.
Les stimuli olfactifs et visuels de type alimentaire sont une constante de ce pays à laquelle j’ai fort intérêt à m’habituer, sous peine de finir comme la cliente qui vient de faire son entrée et qui occupe quasiment tout le mètre cube qui me sépare de la caisse. Hier j’ai passé ma journée à céder à leurs sirènes, depuis le bao moelleux d’un blanc éclatant
avalé en quelques minutes debout au soleil devant le Manhattan Bridge, jusqu’à la tranche de cinnamon babka croquante de sucre cristallisé et collante de chocolat déchiquetée en m’en mettant plein les doigts dans le métro. Chez Whole Foods où j’étais entrée avec une liste de courses précise, je suis restée près d’une heure au rayon ‘noix, graines, céréales et autres friandises soi-disant saines’ (qui porte en réalité le nom plus concis de Bulk). J’ai découvert le nouveau danger que représente dans ma vie la possibilité d’une overdose auto-infligée de beurre d’amande fraîchement moulu, et la composition exacte de quinze variétés différentes de granola n’a plus de secret pour moi.
Paradoxalement pour quelqu’un dont le gabarit s’approche plus de l’asperge que du champignon (j’ai maintenant sous les yeux l’arc-en-ciel de légumes grillés), j’ai l’estomac assez heureux ici. L’approche aventureuse de l’alimentation qu’on rencontre rarement dans le vieux monde a ses travers – ’buttermilk biscuit with fried chicken, turkey bacon + fried egg and chicken sausage gravy’, t’es sûre, Dahlia? – mais aussi ses côtés infiniment excitants. Gustativement, je dois bien reconnaître que mes légumes grillés ne valent pas les tians du marché de Royan, mais le bagel à la framboise qui me faisait de l’oeil à côté, un cercle parfait lisse et doré parcouru de torsades rosées, irait merveilleusement avec les nouveaux murs de mon appartement.
