Ma quatrième semaine à New York s’est soldée par une glace à la citrouille dégustée en solo au comptoir d’Oddfellows. J’ai aussi célébré cette belle journée de ciel bleu automnal en marchant ce matin de Bed-Stuy jusqu’au Garment District où avait lieu mon deuxième cours de creative writing. Une dizaine de kilomètres à pied en Birkenstock irisées, après seulement quatre heures de sommeil pour cause de devoirs à terminer. On dirait bien que Céline Dion avait raison: on ne change pas. Au moins, j’avais bien travaillé, et contrairement au premier cours dont j’étais sortie totalement démoralisée, je n’ai pas passé trois heures à redouter d’être envoyée au coin avec un bonnet d’âne.
Mes camarades d’écriture sont assez éloignés de ce complexe de la première de classe dont je suis manifestement toujours affligée: il y a la Castafiore du ghetto, une fille d’immigrés portoricains devenue chanteuse d’opéra; Neil, un grand gaillard du Bronx aux allures de tueurs à gage, prof de danse de son état, qui raconte d’une voix tremblotante la plongée de sa femme dans la sénilité; et puis il y a le néo-Bret Easton Ellis qui n’a pas l’air embarrassé de partager avec nous son analyse comparative des vertus du Viagra et du LSD sur une partie précise de son intimité. Quant à la prof, elle termine actuellement un essai biographique sur son père, artiste maudit mort d’une overdose quand elle avait onze ans.
Alors que le premier cours m’avait donné envie de trouver une coquille d’escargot et de m’y retrancher illico, celui-ci m’a enthousiasmée. L’anonymat et la médiation de la langue sont libérateurs: je peux m’imaginer publiant à compte d’auteur La vie sexuelle d’Hélène M. ou même Hélène M., 31 ans, droguée, prostituée. En attendant, telle que vous ne me voyez pas, je suis accroupie sur mon lit, bésicles sur le nez et grosses chaussettes aux pieds, en train d’annoter un essai intitulé “Why do we fuck?”.
