La surexcitation d’Hallowe’en m’est un peu passée au-dessus de la tête ou plutôt sous le nez, que j’avais finalement poudré. J’ai travaillé en buvant de la tisane jusqu’à 22h et puis j’ai enfilé une robe de baby doll et des ballerines, je me suis fait des yeux de panda et tartiné la narine gauche de crème de huit heures et de farine demi-complète, et roulez jeunesse!
Avec mes colocs on est d’abord descendus à une fête chez nos voisines d’en-dessous. C’est un croisement entre Steve Zissou et le Capitaine Haddock qui nous a ouvert la porte, et nous avons successivement
salué
une tortue ninja, un zombie et un employé de bureau des années 70 avec chemise col pelle à tarte, cravate psychédélique et pantalon pattes d’eph. Nos hôtesses étaient déguisées en vieilles dames avec cheveux argentés et rides réglementaires, lunettes géantes à verres progressifs, rembourrage sous leurs pantalons taille hautes et leurs chemisiers fleuris, et de superbes gilets en mohair rose pastel et parme qui passeraient très bien assortis de mini-shorts en jean et de chemises à carreaux de hipster. Le vote était serré, mais c’est l’homme invisible qui a remporté la palme du meilleur costume – un seul hic, ses bandelettes parfaitement fixées l’ont empêché de goûter aux délicieux cookies à la citrouille préparés par les deux mamies. A minuit le Capitaine Haddock nous tenait toujours la jambe en discourant sur la monétisation des podcasts donc j’ai lâchement prétexté une histoire de prince charmant qui risquait de se transformer en pumpkin de Hallowe’en pour m’esquiver.
J’ai enfourché mon fidèle destrier et suis partie à Manhattan rejoindre des amis à une fête dans un grand hôtel où on avait tous été invités. Le dress code requérait de porter un loup ce qui dans mon imaginaire correspondait à la soirée masquée d’Eyes Wide Shut. Je n’ai pas été déçue: outrance de plumes noires, de dentelle et de frou-frous dans la salle de bal, et au bar lorsque je me suis fait des lignes de farine demi-complète pour tuer le temps en attendant mon verre pas un invité autour de moi n’a cillé. Lorsqu’on est passés dans une des chambres récupérer des affaires on y a trouvé quatre filles à divers stades plus ou moins avancés de déliquescence, le stade 4 consistant à gémir allongée en chien de fusil sur le carrelage de la salle de bain dans l’indifférence générale. La plus éveillée, une princesse chinoise du New Jersey en robe de dentelle rouge, nous a embrassés comme du bon pain avant de nous tendre un billet de cent dollars pour inhaler une version sans gluten de ma farine. “I don’t do coke”, ai-je poliment décliné, ce qui m’a valu un regard interloqué étant donné l’avalanche blanche collée sous mon nez. A part ce moment proprement hilarant la chambre 306 m’a un peu fait perdre foi en l’humanité.
On a retraversé la salle de bal où des gens qui peuvent se permettre de payer 275$ pour une soirée dansaient sur Notorious B.I.G., et on a filé sans demander notre reste. Les rues de Manhattan étaient encombrées
de superhéros en goguette,
de gangsters et de soubrettes, de bananes géantes et de gigantesques bouteilles de ketchup ambulantes, et en arrivant de l’autre côté du Williamsburg Bridge j’ai eu le sentiment d’avoir passé le Styx.
