Ce soir en filant sur mon vélo le long des chantiers navaux
de Red Hook j’avais un sentiment bizarre sans vraiment réussir à mettre le
doigt sur ce qui clochait. Ni euphorie teintée d’hubris, ni mortels marécages de la
mélancolie – c’était vraiment inédit.
Il faut dire que je sortais d’un spectacle extraordinaire :
il n’y avait absolument rien de normal ou d’habituel dans ce qui s’est passé
sous nos yeux pendant un peu plus d’une heure. Des danseurs aux corps disparates
moulés dans des justaucorps en velours ou en latex et coiffés de chapeaux
pointus à la mode du Moyen-Âge ou du Ku-Klux-Klan sont apparus dans un paysage
martien. Ils se sont mis à se poursuivre en criant des insanités en italien, et
puis après cette mise en bouche pour le moins dépaysante le spectacle a
continué avec une série de tableaux tout aussi loufoques et réjouissants. A un
bout de la scène, debout dans un grand coquillage, une belle fille en robe
rouge observait sans rien dire ou se mettait subitement à chanter d’une voix
éthérée. Il y avait de la musique contemporaine et de la danse rituelle, des
dialogues sans queue ni tête et des textes récités de façon solennelle, des
moments de chaos et d’autre de poésie : ça m’a rappelé Lynch et Fellini. J’ai
appris après coup que la propriétaire du cerveau syphonné dont était issue cette fantaisie, Pauline Curnier Jardin, était la femme-bernard-l’ermite
dans son huître géante.
Son Resurrection Plot m’a évoqué beaucoup de choses, fait
rire aux éclats et profondément émue, et je me disais que c’était ça la beauté
de la performance : on est livré à soi-même, seul avec ses émotions, et
pour une individualiste comme moi c’est un argument de poids! Je
rigolerai si je veux, et si je préfère prendre ça au sérieux libre à moi, me
disais-je en regardant un type essayer d’un air désespéré de faire tenir sur
son crâne un gigantesque bouquet de lierre. Comme dans le théâtre grec antique,
et comme dans la vie, le rire n’est jamais loin des larmes, et chacun selon son
humeur peut en sortir énergisé, indifférent ou désespéré. Dans mon cas comme ce
texte lyrique semble l’indiquer, c’était la première proposition, et pour tous
mes collègues aussi. Je dis « collègues » avec une pointe de fierté
car je travaille depuis ce matin pour le festival Performa, qui a produit le
spectacle. C’est une biennale fondée il y a 10 ans par RoseLee Goldberg, une
historienne d’art sud-africaine très respectée ici, et idôlatrée par ses
employés. Emportée par leur enthousiasme contagieux j’ai même fini par
déclarer, « Performa is the best ! I would work there for free »
avant de me souvenir que c’était précisément ce que je faisais déjà.
Je crois que ce qui m’a envahie sur mon vélo était juste une forme de sérénité que je n’avais pas éprouvée depuis longtemps.
A la fin du Resurrection Plot une des créatures s’adressait au public en
répétant, «Are you still afraid of death ?», et pour moi la réponse était non : je me sens
apaisée, à ma place, et je sais que tout ira bien.
