En sortant du travail hier après-midi j’étais momentanément
fâchée avec la vie – je fais de mon mieux ces derniers temps pour me
réconcilier avec elle mais il y a des moments où une petite fille furieuse se
met à élever la voix à l’intérieur de moi sans que je puisse rien faire pour la
calmer. Tout allait pour le mieux, la matinée s’était bien passée et il a suffi
de peu pour que je commence à paniquer et à me demander, “Qu’est-ce que j’peux faire?”. Face aux possibilités infinies qu’offre la liberté dans
laquelle je crains parfois de me noyer je m’apprêtais à baisser les bras et à
m’accroupir sur le trottoir devant le bureau de Performa. Et puis j’ai vu mon vélo et je me
suis souvenu que j’avais une chose concrète à faire de ma journée : dénicher
un panier.
Au terme d’une petite enquête j’ai retrouvé l’adresse du Portoricain
qui m’avait fourni mon casque et mon antivol et me suis dirigée vers son
échoppe, convaincue de pouvoir retrouver grâce à cette mission un peu de courage et de
détermination. Hélas le bonhomme n’est sorti de sa torpeur postprandiale que pour me
désigner d’un geste paresseux un minuscule panier rempli de bric-à-brac varié; j’aurais
pu me mettre à pleurer. Face à ma tête d’emoji triste il a tout de même
consenti à jeter un œil à mon vélo, et là son verdict est tombé, teinté d’un
peu de mépris : « You don’t need a basket for this ! ». J’allais
lui rétorquer que ça va hein déjà que je n’avais qu’une seule chose à accomplir
dans toute ma vie et que c’était trouver un panier donc il n’allait pas me
bassiner, quand il a ajouté : « Just get a mik crate and I’ll fix it
for ya ».
Je suis donc partie d’un pas guilleret faire le tour des épiceries du quartier
et suis revenue un quart d’heure plus tard avec dans les bras une superbe
caisse en plastique d’une coopérative laitière de Pennsylvanie, que mon nouvel
ami a fermement accrochée sur mon garde-boue avant. Blanche Dubois a peut-être
mal tourné mais lorsqu’elle parlait de la kindness des étrangers, elle était plutôt sensée.
