Hush little baby

Summertime, the livin’s easy, chante Janis Joplin de sa voix égratignée, éraflée – écorchée car elle sait très bien que même si ton daddy est rich et ta mère so good-lookin’, même si le cotton est high et les oiseaux volent haut dans le ciel bleu l’été, en réalité livin’ est tout sauf easy et ça ne sert à rien de pleurer baby, tout ce que tu peux faire c’est te trouver des ailes et essayer de t’envoler

Il y a ceux qui se piquent, qui se saucissonnent le bras avec un élastique et s’insèrent la seringue dans la veine saillante à la saignée du coude, il y a celles qui s’enfilent en douce trois doigts de whisky on the rocks en préparant le dîner et ceux qui avalent cul-sec un ballon de cognac avant d’aller se coucher

Il y a le Lexomil, le Stylnox et le Lysanxia, le Xanax, l’Atarax et tous ces comprimés sécables à faire fondre sous la langue ou à gober, la posologie varie mais ils ont tous dans leurs petits noms le x d’anxiété,

Il y a la retail therapy aussi et les accros au shopping comme Carrie Bradshaw, aussi assujetties à la bande magnétique de leur carte bleue que Chet Baker à ses rails de coco

Il y a justement ceux qui utilisent cette même carte bleue pour écraser et disposer méticuleusement des lignes parallèles de C sur des cuvettes non identifiées de WC

Il y a les psychotropes qu’on dit plus doux et dont les noms inventés et les surnoms mignons font tout pour minimiser leur nocivité : Molly, Charlie, Taz et MD, on dirait une gentille bande de jeunes un peu ringarde dans une série télé

Et l’écolo du groupe, Marie-Jeanne alias l’herbe inoffensive cultivée sous des lampes à UV et dans les potagers de tant de gens tout à fait normalement insérés dans la société

Il y a les accros au sexe, aux sites .xxx ou à l’excitation d’aller lever un inconnu dans la rue en pleine nuit et de le ramener dans son lit, sans vergogne ni préservatif

Il y a les hommes d’âge mûr qui tirent aussi désespérément que Maggie Simpson aspire sa tétine sur leur Marlboro rouge ou leur cigarette électronique

Il y a les workaholics, qui sous couvert de gagne-pain se jettent dans leurs dossiers comme un futur noyé du haut du pont des arts, éperdument

Il y a les obsédés de la course à pied et ceux qui ne peuvent pas passer une demi-journée sans aller soulever des haltères en regardant d’un œil vide leurs biceps se gonfler

Il y a le poppers des PD, la kétamine des canassons, le Guronsan des étudiants, le Nopron des enfants et les pilules colorées comme des Dragibus qu’on fourgue en masse aux hyperactifs pour les canaliser – effets opposés mais même topo à la fin de la journée

Pas besoin de ressembler aux crystal meth addicts édentés qu’on Google pour se faire des frayeurs à l’abri derrière l’écran de son ordinateur, comme quand on était petit avec l’histoire du croquemitaine sous le lit

Il y a des camés dans toutes les castes de la société, des filles en col Claudine et des dames respectables très impliquées dans la paroisse de leur quartier

Moi il y a belle lurette que j’ai arrêté de porter les souliers à bride et les jupes plissées que ma mère m’achetait pour me déguiser en petite fille modèle des beaux quartiers, il y a bien longtemps que j’ai quitté la coupe au carré et les barrettes sur le côté pour un look de punkette peroxydée

Et entre le moment où j’ai arboré fièrement ma première Flik-Flak au poignet et celui où un tatouage est venu la remplacer,

J’ai tout essayé

Je n’ai pas grandi à Berlin-Est dans les années 80 et le destin de Christiane F. 13 ans droguée prostituée m’est donc miraculeusement passé à côté

J’ai bien regardé les diapositives sur les démons de la drogue qu’on nous montrait chaque année dans le collège jésuite privé où mon père avant moi avait étudié

J’ai consacré toute mon attention de première de la classe à éplucher les fascicules sur l’alcool qu’on nous distribuait à l’école

Et j’ai tout essayé

Mais juste en dilettante, par curiosité, en me disant très peu pour moi, je ne serai ni comme Christiane F. ni comme Maman ni comme Papa, moi je peux boire bouteille après bouteille de mauvais beaujolais jusqu’à perdre toute élocution et toute dignité ou sniffer de la coke jusqu’à en saigner du nez, mais moi je suis au-dessus de ça, jamais je ne serai une vilaine droguée

Moi j’ai les joues roses et je respire la santé, la preuve le médecin que je suis allée voir pour une grippe foudroyante survenue de façon absolument pas concomitante après une dose massive de MDMA m’a dit, « continuez comme ça, vous les enterrerez tous et vous vivrez centenaire »

Mes frères peuvent bien faire des comas éthyliques ou se réveiller la gueule cassée dans le caniveau sans se souvenir de ce qui leur est arrivé, moi je suis l’aînée et je gère

Moi un éthylotest jamais de la vie et si j’avais le permis je serais sans doute le bon vieux capitaine de soirée, sobre comme un chameau et en pleine forme le lendemain devant son bol de Ricoré, quand tous les autres ont l’impression qu’on est en train de visser leur crâne sans anesthésie à leur oreiller

Il faut un capitaine de soirée dans chaque groupe d’amis et un dans chaque famille alors c’est moi qui m’y suis collée

Le cartable chargé de cahiers, juste un sachet de bonbecs chez l’épicier et un paquet de gâteaux pour le goûter, le plein d’énergie pour attaquer les devoirs de la journée, encore une bonne note j’ai bien mérité un pot de glace pour m’auto-récompenser, ou pour compenser mais quoi au juste ? J’ai tout pour être heureuse, je suis choyée, couverte de cadeaux à Noël et tous les trente juillet, j’ai des fleurs sur mon papier peint de chez Laura Ashley et la housse de couette qui va avec, j’ai une collection de Polly Pocket et tous les Tintin dans ma bibliothèque

Il n’y a vraiment pas de quoi s’inquiéter, j’ai même arrêté de me ronger les ongles le jour où j’ai compris que ça me permettrait de les peinturlurer de vernis Chanel coloré

J’ai beau me mordre les lèvres en guise de remplacement et arracher avec mes dents la peau de ma bouche frénétiquement, au fond je n’aime pas trop le sang et jamais au grand jamais je ne pourrais me taillader les bras ou m’ouvrir les veines du poignet

Je ne saurais même pas comment m’y prendre ni par où commencer et puis de toute façon j’aurais trop peur de laisser des taches indélébiles sur mon beau parquet lasuré

Se suicider c’est sale et égoïste, et puis ça demande du cran : il ne faut pas avoir peur de se louper, de terminer dans une chaise roulante ou le cœur branché à une machine bipant inexorablement jusqu’à la fin des temps

Parfois j’imagine la scène et la tête de mes parents

Je ne peux pas leur faire un coup pareil, c’est pire que si j’avais raté mon bac ou si je n’avais pas été acceptée à Normale, pire que de sauter un déjeuner dominical ou le rituel des œufs de Pâques dans le jardin de la maison de campagne familiale

Ce serait vraiment un coup pendable

Et puis je n’ai ni crochet ni corde et mon appartement est trop bas de plafond de toute façon

Mais enfin Hélène arrête de raconter n’importe quoi, sois raisonnable tu ne vas quand même pas pleurer pour ça, une cuillère pour Maman et une pour Papa, une Danette et au lit, allez debout c’est l’heure de se lever, finis ton bol de Frosties, fais tes lacets et file, tu vas être en retard à ton cours de tennis, pour une fois sois gentille ne râle pas, d’accord je rachète du Nutella mais promets-moi de réviser la règle de trois, fais un effort termine ton assiette tu sais bien qu’il y a des Somaliens qui meurent de faim, la viande c’est des globules rouges tu en as besoin pour être en forme demain, bon arrête de me contrarier s’il te plaît la vie est déjà assez compliquée

Pardon vous avez raison je vais manger des protéines et des fibres à tous les repas, et des sucres lents la veille des concours blancs en prépa, oui oui je sais, sauter le petit-déjeuner c’est mauvais pour la santé, je suis une grande fille maintenant et j’applique la règle des cinq fruits et légumes par jour aussi scrupuleusement que je respectais le strict règlement de mon lycée

Mais bon

De même qu’il a pu m’arriver parfois d’enfiler une paire de baskets le samedi matin au lieu des réglementaires mocassins,

De même qu’il se peut que j’aie comme tout un chacun volé quelquefois des bricoles dans des magasins

Ou qu’on m’ait vue une fois ou deux sauter par-dessus le portillon du métro comme Jacques Chirac sur la fameuse photo

Les lois sont faites pour être transgressées, non ?

Ce n’est pas un crime de remplacer parfois une assiette de haricots par un paquet de Haribo

Un croco en gélatine ne vaut pas un caillou de crack cocaine

Et un petit shoot de glucose n’a jamais envoyé personne à l’hosto

Contrairement à son compère le brown sugar que l’on fait fondre dans une cuillère avant de se l’injecter dans une artère

Moi je ne suis pas comme ceux qui se piquent, qu’il faut sevrer de force et qui vomissent de tous les côtés lorsque le manque fait ses effets sur leurs corps détraqués

Moi je ne dégueule que de mon plein gré, où et quand je l’ai décidé, c’est rapide, efficace et ça ne fait pas de saletés, bon c’est un peu bruyant mais j’ouvre à fond le robinet à côté, et quand j’ai terminé mon petit exercice quotidien je me lave les mains, je les asperge de parfum et je me brosse les dents bien soigneusement pour que les reflux acides n’abîment surtout pas l’émail de mon sourire étincelant.

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