Tu n’as rien vu à Ellis Island, aurais-je écrit si j’étais Marguerite Duras, mais je ne suis pas elle et Georges Perec l’a déjà dit bien mieux que moi.
Mardi dernier dans le cadre de ma politique de réacclimatation j’ai pris le ferry qui mène à la statue de la Liberté et à “l’usine à fabriquer des Américains” qu’est Ellis Island. Dans un hangar de Battery Park, en faisant la queue pour embarquer avec des touristes et des immigrés de première, deuxième ou troisième génération, j’ai commencé à relire le texte écrit par Perec pour le film qu’il a tourné avec Robert Bober en 1979 sur cet endroit surnommé, selon les histoires, Île des larmes ou Île de l’espoir.
D’après Perec (dont on peut supposer, étant donné sa nature légèrement obsessive compulsive, qu’il avait vérifié ses sources) 70% des immigrants venus d’Europe à l’époque débarquaient à New York, et même si les plus aisés étaient dispensés d’inspection, au total ce sont près de 16 millions de personnes qui passèrent par là entre 1892 et 1924. 2% seulement furent refoulés au terme des examens médicaux et de la liste de 29 questions réglementaires, dont certaines subsistent encore aujourd’hui. La plupart des immigrants qui entrèrent sur le territoire le firent au prix d’un changement de nom plus ou moins arbitraire: les Kowalski polonais étaient baptisés Smith, l’équivalent anglais de leur patronyme qui signifie forgeron.

Mais au delà des statistiques, Ellis Island est un lieu symbolique, une représentation physique d’un phénomène par essence invisible: “l’errance, la dispersion, la diaspora”. Selon Perec ce n’est pas par hasard qu’on va visiter cet endroit aujourd’hui. C’est un lieu important dans l’imaginaire américain, et dans le mien en tant que sang-mêlé, nouvelle immigrée et surtout fan inconditionnelle du Parrain. C’est à Vito Corleone et Stavros Topouzoglou que je pensais
en achetant mon billet, à mes aïeux aussi, et au fonctionnaire de l’immigration qui m’a fait passer l’interrogatoire obligatoire dimanche dernier avant de conclure notre entretien par le rituel “Welcome to America”.
Ouf, j’ai donné la bonne réponse sans flancher, moi aussi j’ai franchi la Porte d’Or,
je ne suis pas encore une vraie immigrée mais j’ai un tampon sur mon passeport et je n’ai même pas eu besoin de me faire examiner la trachée ou d’hériter d’un nouveau nom ridicule du genre Helen Moron.
Bref, Ellis Island me fait fantasmer à mort et depuis plusieurs mois que je suis là je m’étais gardé cette visite en réserve comme un petit cadeau, comme le jaune d’un oeuf sur le plat qu’on ne mange qu’à la fin avec délectation. Sauf que contrairement au jaune d’oeuf le plus classique qui m’envoie au septième ciel sans faillir, ça m’a juste fait l’effet d’un soufflé dégonflé.

Sur le pont du ferry déjà, assise derrière un couple d’italo-américains obèses au dernier degré, qui échangent banalité sur banalité en s’enfilant du pop corn, je commence à douter de la pertinence de ce pélerinage dans un passé fantasmé. La traversée se fait dans un fumet de hot-dog et de moutarde sucrée: à fond de cale, comme un hommage junk-foodesque aux traditions culinaires des immigrés, un stand propose aussi bretzels, tacos, pizzas et autres spécialités. Les perches à selfie sont de sortie et la plupart de mes voisins me donnent l’impression d’être arrivés là totalement par hasard, parce qu’il fait beau et qu’ils avaient envie de faire un tour en bateau. Difficile de dire s’ils sont nombreux à être venus en quête d’un passé disparu.
Première escale à Liberty Island, dont l’attraction principale, outre un audioguide remarquablement niais, reste la boutique de souvenirs d’un kitsch inouï. Je me retiens in extremis d’acheter une Barbie à l’effigie de la statue de la Liberté, et retour au ferry. “This is Ellis Island, NOT NEW YORK CITY”, beugle un employé au moment de débarquer pour bien prévenir ceux qui se seraient trompés d’arrêt et croiraient pouvoir s’en tirer sans une session de propagande supplémentaire, ou pour bien nous rappeler comme dit Perec que “c’était là, tout près, […] mais ce n’était pas encore l’Amérique”.
J’ai arpenté les salles et les couloirs un Coca à la main en tentant de me représenter “ce que furent ces seize millions d’histoires individuelles, ces seize millions d’histoires identiques et différentes, de ces hommes, de ces femmes et de ces enfants chassés de leur terre natale par la famine ou la misère, l’oppression politique, raciale ou religieuse, et quittant tout” pour atterrir dans ce vaste purgatoire. Mais je n’ai rien vu de tout ça dans les portraits photographiques en noir en blanc de 2 mètres où chaque individu est réduit à une image d’Epinal en costume
traditionnel de son pays. Je n’ai rien capté non plus dans les
bribes de souvenirs enregistrés qu’on écoute en collant l’oreille à des combinés
téléphoniques antédiluviens, ou dans le discours bien rodé du ranger
rondouillard qui parlait en bombant le torse de ses grand-pères hollandais et
italien.
Tout ce que j’en ai conclu, c’est qu’on en apprend beaucoup plus sur l’Amérique en parlant aux huddled masses d’aujourd’hui: l’employé jamaïcain du lavomatic du coin, les manucures thaïlandaises et
les chauffeurs de taxis indiens, ma boss irlando-coréenne et
mon coloc canado-vietnamien, ma prof de yoga vénézuélienne et mes copains new-yorkais français, russes, italiens,
nigérians,
grecs, polonais, hong-kongais, sud-africains ou sri lankais. Sur ces belles paroles tout à fait dignes d’un audioguide, je vais réfléchir à tout ça,
me faire un oeuf sur le plat et re-regarder America America.
