BDT

Je ne savais pas qu’on pouvait avoir froid aux globes oculaires, aux cils, à la racine des cheveux, aux gencives, à la glotte et à l’intérieur des narines, en devenir presque aveugle et presque paralysée, comme si on avait la tête coincée dans un pot de crème glacée. J’ai appris ça samedi sur la 187ème rue que j’ai parcourue sans écharpe ni bonnet par -12°, en luttant de toutes mes forces contre un vent propre à décorner un éléphant. Pour me récompenser de ma ténacité j’ai eu droit à un cours d’entrechats, une livre de mozzarella et une demie pizza.

Qu’est-ce que j’étais venue faire dans cette galère ? Rendre visite à Neil Goldstein, un camarade de mon cours d’écriture dont la carrière littéraire a commencé à cause d’Alzheimer, lorsqu’il s’est vu obligé pour raisons médicales de tenir un journal sur la décomposition mentale de sa femme. Avant de commencer à tout oublier sa femme était danseuse et ensemble ils ont monté une école pour les enfants de leur quartier, le Bronx Dance Theater, que je suis donc allée visiter.

Il y a des petites filles qui ont encore leurs joues de bébé, de grandes ados dégingandées, et quelques garçons cachés au milieu des longues queues de cheval, des tresses et des chignons. Il y a des tutus trop grands et des cache-cœurs trop serrés, des collants rose pâle filés, des chaussons élimés, des joggings et des sweats à capuche pour camoufler des corps pas tout à fait conformes aux normes des petits rats de l’opéra. Ca virevolte, ça pirouette et ça soubresaute like there’s no tomorrow, et ça donne envie d’en faire autant illico.

Quand on est sortis de là j’ai accompagné Neil faire ses courses pour le dîner dans les boutiques du quartier. Il y a un deuxième Little Italy dans le Bronx, un peu moins touristique que le premier mais tout aussi fourni en cannoli. J’ai eu droit à un tour express des meilleures adresses (si vous vous demandez où acheter de la morue congelée, des bidons de passata, du panforte ou de la pancetta vous n’avez qu’à me demander), à une dégustation chez le fromager, et ensuite Neil a décrété qu’il était l’heure d’aller manger une pizza. Il était 16h30 et c’était mon premier repas de la journée donc je n’ai pas bien réussi à déterminer si c’était mon petit-déjeuner, mon déjeuner, mon goûter ou mon dîner.

On a refait le monde en partageant une Margherita, et quand j’ai repris le métro à Fordham Road la nuit était tombée. J’avais commis l’erreur de sortir du resto sans avoir préalablement enfilé mes gants, et le temps que j’arrive à la station mes doigts étaient à peu près dans le même état que ceux de Maurice Herzog sur l’Annapurna. Des rafales glaciales soufflaient sur le quai mais peu m’importait – j’avais un bocal de mozzarella dans mon sac, des vidéos de claquettes dans mon iPhone et le cœur tout réchauffé de l’intérieur.

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