Lorsque j’ai reçu la réponse de l’Integral Yoga Institute et que j’ai vu que ma correspondante s’appelait Shakti je me suis dit, Ah cool, une authentique yogi avec un nom hindi. Lorsqu’une petite Américaine aux cheveux gris m’a tendu la main pour m’accueillir dans le magasin je n’ai pas tout de suite compris. Ce n’est que ce matin, quand chaque personne que j’ai rencontrée s’est présentée avec un prénom sanskrit, que j’ai commencé à me douter qu’il y avait peut-être anguille sous roche sur la treizième rue (j’envisage d’écrire un SAS qui s’intitulerait ainsi). La curiosité a tendance à me monter au nez assez rapidement donc tel Malko Linge j’ai mené ma petite enquête en époussetant les étagères d’un air naturel et dégagé. La réceptionniste s’appelait soi-disant Chandrika et quand je lui ai innocemment demandé depuis quand elle travaillait là je n’ai pas été déçue: “I was born here”, m’a-t-elle répondu. Aha! L’étau se resserre sur la mystérieuse secte de Little India, s’est dit la Sherlock en moi.
Mon oeil de lynx m’a vite permis de constater que la porte coulissante au fond de la pièce s’ouvrait en fait sur un ascenseur, d’où sortait un flot continu de yogis en pyjama chaussés de Crocs et dotés de prénoms sanskrits. On se serait un peu cru dans Les Cigares du pharaon, à ceci près que les placards contenaient des paquets d’encens au lieu de cadavres momifiés. J’ai poursuivi mon interrogatoire auprès du collègue de Chandrika, un dénommé Rudra dont la chaise roulante est sortie de l’ascenseur sur les coups de 9 heures. Je me suis d’abord présentée, en regrettant aussitôt l’erreur de débutante qui consistait à ne pas m’être inventé de fausse identité. Ganesha, ça éveille nettement moins les soupçons qu’Hélène Muron! “D’où viens-tu comme ça?”, ai-je donc demandé à Rudra d’une façon aussi peu intrusive que possible. “J’habite ici”, m’a-t-il répondu placidement.
Si on était dans un album de Tintin il y aurait sûrement eu un méchant qui aurait déboulé à ce moment pour me siffler d’un ton menaçant que la curiosité est un vilain défaut, mais heureusement on était dans la vraie vie, donc j’ai poursuivi tranquillement : “Ah oui, et depuis quand?”. Et là Rudra m’a dit que ça faisait quatre ans qu’il vivait là, mais qu’avant ça il était à Yogaville. Euh, Yogaville?! On est dans un album de Oui-Oui maintenant ou quoi? J’ai hoché la tête d’un air entendu, comme les médecins dans les asiles de fous quand le type en face leur dit qu’il s’apprête à franchir la Bérézina avec sa Grande Armée. Bon, là je n’avais plus trop le choix: après mon cours je serais bien rentrée chez moi mais pour les besoins de mon investigation j’ai décidé d’aller à la méditation. J’ai demandé à Chandrika où ça avait lieu, et là elle m’a rétorqué comme si c’était l’évidence même, “In heaven”.
“Tout va bien, continue à faire comme si de rien n’était, tu fais du bon boulot”, me suis-je encouragée silencieusement en remerciant Chandrika. Bon, il s’avère que Heaven est le nom du studio. Devant la porte il y avait des prospectus expliquant le processus, avec les paroles des chants comme dans un missel new age où on aurait remplacé Amen par “ÔM ÔM ÔM” et Dieu par “cosmic wisdom”. Avant d’entrer je me suis assise par terre pour enlever mes chaussures et là sur les étagères en face de moi j’ai vu des paires de Crocs à ne plus savoir qu’en faire. Alors que les choses soient bien claires : pour résoudre l’énigme de Yogaville je veux bien réciter des mantras toute la journée, je suis même prête à chanter en sanskrit que je m’offre au gourou tout-puissant sans rechigner, mais par pitié, même sous la torture je ne suis pas sûre d’être capable de porter ces ignobles chaussures.
