I wish I was a princess-mermaid

La semaine dernière je suis partie à Coney Island sur un coup de tête, et au Luna Park j’ai gagné dans une pochette-surprise le kit de la Brooklynite authentique. Dans le cornet en carton il y avait :

– en guise de bande-son, un CD deux-titres de Brooklyn Baby (la chanson de Lana Del Rey qui décrit ces clichés ambulants dont je fais désormais partie)

– un bon pour un tatouage (aventure qui mériterait d’être racontée séparément, incluant des recherches Google Images frénétiques, une intervention providentielle de ma copine Anaïs, et des tentatives d’explication du mot « gribouillage » à un tattoo artist occupé à s’enfiler des barquettes de frites tout en faisant des taches de gras sur le décalcomanie violet qu’il s’apprêtait à appliquer sur mon poignet) (le tout dix minutes avant la fermeture du salon)

– et puisque les tatouages normaux c’est totalement has been, un mode d’emploi du tatouage artisanal, jailbird style, avec aiguille à coudre et encre de Chine (suite au prochain épisode, si je ne me fais pas amputer du bras droit d’ici là) (au pire, comme je disais à mon coloc tout à l’heure, « totally worth it »)

– un bon pour une consultation préliminaire chez un shrink afin de déterminer à quelle sauce je vais être mangée (“Well, she said that I should probably come five times a week”, dit Annie Hall à Alvie après son premier rendez-vous chez sa psy)

– un ordinateur assez miniature pour tenir sans encombre dans ma pochette-surprise imaginaire, dépourvu de lecteur CD et de port USB (plus early adopter tu meurs) et de couleur dorée afin de ne pas détonner à côté du bling qui s’accumule sur mes poignets (quant à mon vieux PC, je l’ai tout bonnement Pomme-Xé)

– et enfin, tout au fond du cornet, un bail temporaire d’occupation d’un studio, loft, atelier ou autre espace partagé (obtenu dans mon cas grâce à ma copine Clara qui en me sous-louant son bureau pour le mois m’a tirée des tergiversations et de l’auto-flagellation qui m’empêchaient jusqu’ici de louer une chambre à moi) (bon, ce n’est pas une chambre et elle n’est pas entièrement à moi puisque l’espace est partagé en trois mais rien que d’écrire ça je souris comme une ravie de la crèche en regardant le livre de Virginia Woolf en face de moi).

J’ai donc récupéré les clés vendredi auprès de Marzuki, l’architecte qui est un de mes nouveaux studiomates. Hier je descendais Bergen Street au soleil doré de la fin d’après-midi avec dans mon sac alourdi ce nouveau trousseau et mon nouvel ordi, et là dans la même phrase et sans transition je me suis dit « Ohlala voilà ça y est tu as tout ce qui te manquait, hourra le monde t’appartient et bientôt tu seras la nouvelle Virginia, t’as plus qu’à fonder le Brooklyn Group et écrire des lettres d’amour cryptées à une jardinière BCBG – ohlala quelle angoisse tu vas jamais y arriver, maintenant ça y est la vérité va éclater tu n’as rien à raconter, t’as plus qu’à remplir la poche frontale de ta salopette de galets et aller prendre un bain à Rockaway ».

J’ai été sauvée in extremis de ce destin sinistre par mon ADD, l’épidémie générationnelle inventée par le Big Pharma américain pour décrire l’incapacité à se concentrer sur quoi que ce soit. Pendant que Jekyll et Hyde déblatéraient sur mon sort j’ai machinalement dégainé mon téléphone, et dans la newsletter du New Yorker je suis tombée sur un article intitulé « How to beat writer’s block ». J’ai regardé autour de moi et cliqué d’un doigt tremblotant en me disant, ça alors, Big Brother est vraiment super fort.

Le temps de finir de lire j’avais réussi à faire taire les deux casse-pieds dans mon cerveau, et j’étais arrivée au studio. Pendant les deux heures qui ont suivi j’ai appliqué à la lettre les conseils de l’auteur, et rêvassé activement. Je suis retournée au studio ce soir équipée de livres, de cahiers et de stylos multicolores, prête à poursuivre mon labeur. En arrivant j’ai trouvé Marzuki et sa fille de cinq ans assis face à face autour d’une table à tréteaux, en train de dessiner des plans. (Faren portait une robe de fée et sa maison, représentée par un quadrillage tracé de traviole au crayon de couleur rose, était hantée par une sorcière au chapeau pointu dessinée juste au-dessus).

Je me suis installée et on a tous travaillé sagement jusqu’à ce que la fée rompe le silence pour informer son père qu’elle était affamée. Ils sont partis chercher des frites au troquet d’à côté et quand ils sont revenus je les ai entendus papoter. « What have you been up to this weekend ? » a demandé Marzuki, ce à quoi Faren a répondu très naturellement, « Daydreaming ». Et après un moment de réflexion elle a ajouté : « I wish I was a princess-mermaid ».

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