Je descendais la cinquième avenue de Brooklyn d’un pas pressé (comme le cul-de-jatte de la charade, à une différence près) lorsque c’est arrivé. Mon sac a vibré donc j’en ai extirpé lunettes de soleil, clés, chargeur d’iphone, deux flacons de vernis à ongles et quatre cahiers avant de dénicher tout au fond mon téléphone, qui se porte de moins en moins bien depuis que je l’ai successivement exposé à la mousson new-yorkaise et à un salto avant dans l’escalier. Heureusement il porte un autocollant Ganesh donc il est protégé du mauvais sort – en tout cas pour l’instant l’écran fonctionne encore, ce qui m’a permis de recevoir en temps réel le texto envoyé par mon frère Nicolas au groupe familial un peu dispersé géographiquement en ce moment (Londres, New York, Saint-Nicolas-de-Véroce et Essaouira – d’habitude on est moins chic que ça).
C’était une photo représentant cinq poupées russes assorties ; la plus petite est ouverte et dans son tronc il y a un bout de papier sur lequel est écrit : « ZUT à celui qui le lira ». Ce message spatio-temporel rédigé par mon frère Grodu m’a fait éclater de rire en pleine rue. Le mec que j’ai croisé à ce moment-là au passage piéton a littéralement sursauté en entendant le HAHA sonore qui s’est échappé de ma bouche hilare sans crier gare. Ensuite il s’est certainement dit, bon, une échappée de l’asile de plus ou de moins, on n’est pas à ça près dans les rues de cette ville.
Je dis ça parce que ce n’est pas la première fois que j’ai l’impression d’être la protagoniste involontaire d’une histoire de fous. Vendredi dernier j’ai été réveillée à 7h par un soleil éclatant ; j’avais la tête un peu boisée et j’ai décidé comme souvent dans ce genre de moment d’aller voir la mer immédiatement. J’ai enfilé les premières frusques que j’ai trouvées sans trop exercer mon discernement, et suis montée au hasard dans un bus qui descendait Nostrand Avenue. Dans un sursaut de rationalité j’avais glissé à la dernière minute dans mon sac une paire de chaussettes en laine à enfiler élégamment sous mes Birkenstock en cas de vortex polaire inopiné. Grand bien m’en a pris : mes pauvres orteils n’ont jamais eu aussi froid de leur vie.
De Sheepshead Bay à Brighton Beach j’ai arpenté pendant quelques heures les larges avenues de ces quartiers de banlieue mi-balnéaires mi-urbains en prenant des photos à tire-larigot. Le temps d’arriver à l’abri du vent glacé sous les voies ferrées de Little Odessa je n’avais plus du tout de batterie : j’ai donc dû m’abstenir de photographier à la dérobée la mafia russe qui faisait son marché. On se serait tout à fait cru dans un film de James Gray, sauf que les gangsters russes sont un peu moins sexy que Joaquin Phoenix en vrai. Mon accoutrement invraisemblable (lunettes géantes et salopette, chaussettes et Birkenstock irisées) m’a heureusement évité de me faire trop draguer par les slaves lubriques qui peuplent ce quartier.
D’ailleurs James Gray c’est bien joli mais il ne parle pas beaucoup d’un phénomène méconnu dont j’ai constaté l’omniprésence sur tous les étals de fruits et légumes que j’ai croisés : le blanchiment d’argent via la filière betteravière. Si toutes ces matrones ukrainiennes vendant des kilos de betteraves au rabais ne sont pas une couverture je veux bien manger ma casquette léopard sans me faire prier. Mes connaissances en russe se bornant hélas à des constructions simples de type « Combien ça » ? et « Vous chou ? » j’ai renoncé à résoudre le mystère ce jour-là, en me promettant de revenir pour d’autres aventures.
Je suis donc repartie de Brighton Beach le sac chargé de légumes-racine variés, et lorsque je me suis arrêtée en fin de matinée à la Brooklyn Public Library pour recharger mon téléphone j’ai dû vider une partie de son contenu sur la table pour trouver le chargeur tout au fond. Ce n’est qu’un peu plus tard en levant la tête que j’ai remarqué les coups d’œil effrayés que me lançait la dame en face de moi. Oui bah ok j’ai une tenue un peu bizarre mais bon ça va! Je l’ai regardée sans comprendre et puis j’ai vu l’armada de betteraves posées entre elle et moi.
