Meet me in Montauk

Forget Foucault, ici le gourou des intellos est une obscure universitaire de l’Illinois nommée Julia Cameron, connue surtout, attention tenez-vous bien, pour un bouquin de self-help. Par le biais d’un programme en 12 étapes, The Artist’s Way promet d’encourager la créativité et la confiance en soi de tous ceux qui entreprennent une pratique artistique à un moment de leur vie. Soit dit en passant si on réfléchit bien à ce que ça signifie, le public potentiel est à peu près infini (ce camaïeu d’orange sur le faciès d’un certain politicien, n’est-ce pas au fond une performance à mi-chemin entre Orlan et Grayson Perry ?).

Enfin, où se termine l’abus de fond de teint et où commence la vision révolutionnaire d’un esthète incompris, je vous laisse réfléchir à la question pour le bac de philosophie. En attendant, forget Hegel et revenons-en à notre Ginette Mathiot du développement personnel. Dans son livre que je n’ai donc pas lu mais que je ne vais pas tarder à acheter tant on m’en rebat les oreilles à longueur de journée, elle recommande notamment de take yourself on a date. Je n’essaie même pas de traduire littéralement l’injonction : une date au cas où vous n’auriez jamais regardé Sex and the City, c’est un rendez-vous galant, et conformément au mantra du self-help qui est aide-toi le ciel t’aidera, il faut donc se prendre en main et organiser un rendez-vous avec soi.

Un rendez-vous avec soi ! Une aubaine pour les gens un peu schizo, me suis-je dit quand ma copine Olivia m’en a parlé la première fois. Exemple de dialogue fictif :
– Eh dis donc toi, et si aujourd’hui on allait voir le dernier Spike Lee ?
– Super, je brûlais justement d’envie de me faire un ciné !
– On est vraiment faits l’un pour l’autre honey.
– (Emojis cœurs dans les yeux)
Alors en réalité il s’avère que si les deux personnalités s’entendent aussi bien que les soeurs siamoises Flora et Fauna dans la famille Addams, c’est plus compliqué. Dialogue totalement imaginaire n’ayant qu’un lien fortuit avec une scène qui se serait par exemple déroulée ce matin dans un crâne de ma connaissance :
– Eh dis donc toi, et si aujourd’hui on allait voir la mer ?
– T’es pas un peu toc-toc dis donc ? Il est 6h32 du mat, il fait gris et il faut travailler, t’as déjà rien fichu hier alors ça suffit !
– Oh steuplaît raison de plus pour y aller, de toute façon tu sais très bien que si on reste ici je vais te pourrir ta journée…
– (Emoji furieux) 

Meet me in Montauk : voilà donc comment tout à l’heure j’ai donné rendez-vous à mon döppelganger au bord de la mer. Ca faisait longtemps que je gardais cette balade en réserve pour un jour pluvieux (métaphoriquement ou météorologiquement, ou les deux) parce que c’est ce que dit une fille aux cheveux bleus dans un de mes films préférés. La sœur siamoise sournoise a bien tenté de me suggérer que mener sa vie comme les héros inventés d’une comédie romantique de Michel Gondry, ça ne fait pas beaucoup avancer le schmilblick, mais je lui ai suggéré de la boucler. J’ai fait mon sac rapidement et glissé dedans mes cahiers au cas où l’inspiration que j’ai attendue hier toute la journée décidait de se pointer sur le quai. A force de tergiverser pas mal de temps s’était écoulé, et la date a donc commencé par un sprint pour attraper le train in extremis.

A 7h35, j’étais confortablement installée dans un moelleux fauteuil en skaï bleu, protégée des courants d’air par mon châle en mohair, et le roi n’était pas mon cousin. En regardant les rangées de maisons défiler par les baies vitrées je me disais qu’un voyage en train valait mieux que cent séances de cinéma : au moins, là, personne n’a décrété à l’avance ce qui va se passer, et tout peut arriver. Comme pour me donner raison c’est pile à ce moment que dans le haut-parleur au-dessus de moi le conducteur a annoncé d’une voix morne, « This is a train to Babylon ».

Babylone ! A moi les jardins suspendus, la Tour de Babel et les falafels ! Alors que je m’imaginais déjà discutant le bout de gras avec Nabuchodonosor devant la voie A, quel ne fut pas mon embarras de découvrir que cette station au nom ultra-onirique n’a rien de commun avec son alter ego mésopotamien. Voilà le topo pour vos révisions du bac de géo : d’après mon enquête la banlieue Est de New York est concentrée sur deux secteurs d’activité principaux, l’automobile et la literie. Si vous avez besoin d’un pneu ou d’un matelas n’hésitez pas, pour votre étude de marché filez fissa à la station Jamaica. Ah oui au fait là aussi, arnaque totale sur l’onomastique : moi qui suis allée en Jamaïque je peux vous dire qu’on y trouve moins de magasins de pièces détachées et un peu plus de palmiers au mètre carré.

La végétation se densifie dehors et les blocs en brique font place à des manoirs à mesure qu’on approche des villages plus chic des Hamptons. Prochain arrêt : Amityville. Célèbre chez les cinéphiles pour la série éponyme de films d’horreur qui ont pour théâtre une maison hantée, voilà encore une station qui me faisait fantasmer. Hélas je n’y ai croisé ni teenager serial killer ni ménagère sanguinaire, pas même une petite fille décapitée – juste un panneau sur un parking à moitié vide indiquant l’entrée d’une boutique nommée Knitting Fever. Si la seule maladie infectieuse qui menace ce bled se transmet par le biais d’aiguilles à tricoter, on est quand même assez loin des films d’épouvante qui font frissonner les adolescents dans les UGC.

Next stop : Massapequa, dont le nom seul suffit à évoquer peaux-rouges et signaux de fumée. Instantanément téléportée dans une case de Lucky Luke, je me demande s’il reste des réserves indiennes dans ce coin plutôt huppé. Hélas, pas de troupeaux de bison à l’horizon : les commerces de la ville se bornent aux animaux domestiques d’un genre plus pratique, canin et félin principalement. Copiague est tout aussi décevante puisqu’en lieu et place des teepees Cherokee que j’attendais je ne vois par la fenêtre que des delis polonais. A Amagansett, la seule fumée qui pourrait s’élever provient des magasins de cigares qui se sont tout d’un coup mis à proliférer. Un tour sur Wikipedia m’apprend qu’Alec Baldwin et Kim Basinger y avaient une maison, ce qui en dit assez long sur le pouvoir d’achat de la population.  

Toujours selon Wikipedia, Amagansett signifierait « lieu de la bonne eau » en langage Montaukett, ce qui semble approprié puisqu’un grand lac vient d’apparaître par la fenêtre. Je clique sur Montaukett avec trépidation (Une langue autochtone ! Hourra ! Comment dit-on « Avez-vous du kombucha ? » dans ce pittoresque dialecte ?) mais mon téléphone m’informe qu’il n’y a plus Internet. Pas grave, la 4G a été avantageusement remplacée par un ciel bleu dégagé et des roseaux au bord de l’eau de part et d’autre de la voie ferrée. J’ai l’impression d’être dans un petit train qui emmènerait les Charentais paresseux tout au bout de la pointe de Bonne-Anse sans avoir besoin de marcher.

Montauk ! On est arrivés ! Ah tiens, c’est amusant, le paysage s’est subitement transformé en une route goudronnée déserte entourée de quelques hangars disséminés. Quant à la mer, elle s’est volatilisée. La deuxième voix qui m’avait fichu la paix pendant le trajet s’est élevée tout d’un coup pour me demander, « Et si toute cette expédition n’avait aucun intérêt ? ». Je lui ai rabattu son caquet en disant, « Bon, toi, tu me casses les pieds, quand on sera face à l’immensité de l’océan tu arrêteras peut-être de râler ». Il se trouve qu’au moment où j’allais consulter Google Maps pour trouver le plus court chemin vers l’immensité, il s’est mis à bruiner, et que simultanément la batterie de mon téléphone a décidé de descendre de 30 à 1%.

Du coup on a fait un petit détour par des quartiers résidentiels pas spécialement riants, et la voix rabat-joie en a évidemment profité pour rouspéter, rapport à ses cheveux qui commençaient à frisotter, ses lunettes couvertes de buée et ses pieds trempés. A un moment pour la calmer j’ai suggéré qu’on fasse de l’auto-stop mais premièrement dire à un inconnu « Bonjour, à tout hasard êtes-vous en train de rouler en direction de l’immensité de l’océan, car c’est ma destination », ce n’est pas évident ; et puis la voix qui est assez sensée parfois m’a rappelé qu’on était là pour jouer Kate Winslet dans Eternal Sunshine of the Spotless Mind, pas une auto-stoppeuse qui se fait trucider à la tronçonneuse.

Au terme d’un petit trek pour le moins vivifiant qui ne fait pas forcément partie des souvenirs que je raconterai à mes petits-enfants, la civilisation urbaine a refait son apparition sous la forme d’un 7-Eleven assorti de pompes à essence. Deux de mes passions – la nourriture de station-service et les supermarchés de province – se trouvant comblées par cette oasis, je n’avais pas d’autre choix que d’y entrer. Dans les toilettes, un écriteau assez vilain signalait aux bédouins égarés que Life is better when you’re at the beach. J’ai trouvé ça assez ironique dans la mesure où ce paysage suburbain sinistre semblait assez éloigné des étendues désertiques que j’étais venue chercher. Ce n’est qu’en sortant du supermarché que j’ai vu en face de moi, juste derrière une énième boutique d’animaux domestiques, quelque chose qui ressemblait fort à une dune balayée par les vents.

Ca me désole un peu de donner raison à un panneau accroché au-dessus d’une cuvette de WC, mais le fait est que ma qualité de vie a fait un bond totalement inouï quand j’ai fini d’escalader ce que j’avais d’abord pris pour un tas de sable comme on en trouve sur les chantiers, et que je me suis retrouvée face à l’immensité. Vagues rugissantes et écume frissonnante, mer et ciel gris-bleu qui se mélangent dans la brume et plage à perte de vue : c’était si beau et si conforme à la vision que j’avais eue en me réveillant que même l’énorme tracteur occupé à ratisser le sable sans raison particulière n’a pas réussi à gâcher la perfection de ce moment.

Malgré un début houleux, le rendez-vous galant avec mon Dr Jekyll personnel s’est donc merveilleusement bien déroulé. On a trempé les orteils dans l’eau, marché main dans la main le long de l’océan en rêvassant, et ramassé des coquillages bizarroïdes et des galets pour les dessiner. Inévitablement, au bout d’un moment Jekyll a commencé à se plaindre qu’elle avait froid aux pieds, donc on a fait halte dans un troquet de hipsters proposant pas moins de douze variétés de café. Le temps de boire moi un chai et elle un Nutella latte, il était déjà l’heure de filer, sous peine de rater le dernier train de la journée et de finir dans un motel banal, trucidées par le Norman Bates local.

Les trois heures de trajet suffisent à peine à éplucher l’abondante presse régionale et ses publirédactionnels vantant les mérites d’orthodontistes et de chirurgiens esthétiques. La liste des résidents de l’île et clients potentiels de ses médecins cosmétiques inclut Steven Spielberg, Puff Daddy et Jerry Seinfeld qui vient, d’après les brèves d’un journal, de vendre aux enchères ses Porsche et ses Maserati. Je me dis qu’un pays où un obscur stand-up comedian peut écrire une série sur la vacuité et finir propriétaire d’une collection de voitures à 5 millions mérite bien son surnom un peu cheesy de land of opportunity. Ah, justement, ce même journal organise chaque année un concours littéraire de non-fiction, pour lequel il s’agit simplement de présenter un texte sur la région. Je me demande si une histoire intitulée « Comment il ne m’est strictement rien arrivé à Montauk » pourrait gagner ?

Voilà, du coup maintenant cette histoire vous la connaissez, et quant à l’épilogue, moi-même je ne sais pas encore ce que c’est. Tout ce qu’il y a à ajouter c’est qu’en descendant du train je suis allée directo au studio, où j’ai passé la soirée en compagnie d’une quantité astronomique de thé. Mon alter ego était bien contente de me voir enfin turbiner, donc pour fêter notre réconciliation j’ai décidé de l’emmener dîner. C’était encore une date parfaite. On est montées sur le toit partager une orange à la belle étoile et on a fait le tour du propriétaire en regardant ce qui se passait chez les voisins. On était en train de commencer un inventaire comme dans La vie mode d’emploi, lorsqu’une ombre s’est approchée d’une fenêtre plongée dans l’obscurité. Un type en chaise roulante, je crois. Il avait l’air un peu intrigué par cette mystérieuse silhouette en manteau de fourrure et grosses lunettes, qui faisait les cent pas en parlant toute seule sur un rooftop un vendredi soir – mais ça, c’est une autre histoire.

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