Le moins qu’on puisse dire c’est que malgré le ciel radieux au-dessus de Central Park je me sentais kind of blue en arrivant; et en sortant j’étais paradoxalement d’humeur plus doo-bop donc c’est ce que j’écoute maintenant. Les premières gouttes de l’orage annoncé ont commencé à tomber au moment où je passais sous l’auvent, mais j’ai tout de même réussi à atteindre la bouche de métro sans mouiller mes Birkenstock irisées, ce que je choisis d’interpréter comme un signe: j’ai une bonne étoile malgré tout qui me tend un parapluie quand le ciel devient gris et marche à côté de moi pendant le déluge. Déluge de larmes, d’accord l’image est facile mais elle s’applique bien à une journée d’incontinence oculaire comme celle-ci.
Voilà, mes pieds sont secs, mes yeux aussi et je suis à l’abri dans le métro en direction du Sunshine Cinema qui passe un biopic de Miles Davis sorti aujourd’hui. Le morceau que j’écoute maintenant s’appelle Fantasy et il me réchauffe le coeur petit à petit. A ma gauche il y a une grosse dame de type Castafiore; elle a les cheveux permanentés et teints du même rose bonbon que les ongles de mes pieds que j’ai vernis ce matin. Je me demande si ses orteils à elle sont assortis à mes cheveux ou au rouge coquelicot de mes lèvres. Je suis maquillée comme une voiture volée aujourd’hui pour camoufler la fraude que j’ai l’impression de personnifier. La Castafiore, peut-être pour les mêmes raisons, porte un papillon bleu en nylon dans les cheveux et des lunettes de secrétaire porno avec strass sur les côtés. Elle vient de se retourner et en a profité pour me décocher un grand sourire.
Enfer et damnation, à force de griffonner des absurdités dans mon cahier je suis montée dans le mauvais train. Si je rate la séance je risque vraiment d’interpréter ça comme un signe de ma bonne étoile qui m’abandonne, sans doute à cause de l’exemplaire du New Yorker que j’ai chipé dans la salle d’attente tout à l’heure – je le savais que ça allait ruiner mon karma. Je change de train à West 4th Street pour prendre le F et me rends compte qu’il arrive plus près du cinéma. Ma bonne étoile est trop sympa.

Je suis arrivée au Sunshine d’humeur solaire et j’ai passé deux heures dans la trompette de Miles, dans son afro, dans sa voiture immatriculée Trumpet1, dans sa penderie pleine de paillettes, dans ses narines quand il renifle les lignes bruyamment et dans sa tête – et dans sa voix râpeuse lorsque le journaliste lui demande à la fin, “Miles, are you coming back?” et qu’il répond simplement, “You better believe it!”
