So much fun!

“We just saw Midnight Special”, annonce un colosse amerloque à un autre à la sortie du cinéma. “It was so good! So much fun!” Je ne peux pas vraiment en dire autant: de mon côté je sors de deux heures de cinéma vérité, de plans-séquence du plat pays filmés par la fenêtre d’un train et de zooms avant sur le visage crevassé d’une octogénaire observée à travers la médiation de trois écrans. L’octogénaire, c’est la mère de Chantal Akerman, une Juive polonaise survivante d’Auschwitz filmée par sa fille via Skype ou en direct de son appartement bruxellois. Le film s’appelle No Home Movie, ce qui est paradoxalement approprié puisque malgré la nature du sujet et le grain épais des images, c’est bien plus qu’une vidéo du dimanche documentant en super-8 une vie domestique. Et puis sa fille a beau la filmer chez elle, où est le home de Natalia Leibel?

Dans la cuisine de la mère de Chantal Akerman les murs sont en carrelage vert d’eau et les meubles en Formica. A table, devant un bocal de pickles ouvert, elles se chamaillent comme des enfants, ou comme les mères et les filles le font depuis la nuit des temps: “Alors tu vois? Tu dis toujours que je sais pas cuisiner!” “T’as téléphoné pour tes oreilles?” “T’as presque rien mangé!” Chantal garde sa caméra à l’épaule quasiment tout le temps, braquée sur sa mère qui se laisse faire. “Je filme tout le monde, Maman. Evidemment toi plus que les autres”. “Ah, c’est gentil”, répond la mère de sa voix chevrotante, un peu distraitement. Natalia perd un peu la boule, ou peut-être juste l’ouïe: à sa fille qui lui dit, pour mettre fin à une conversation Skype, “Je vais faire mes factures”, elle répond avec une once d’agacement, “Bah elle est là ma figure! Dans le coin!”

Le film sort souvent de cette mise en abyme d’écrans pour montrer des champs et des rivières, des villes et des déserts, au fil des déplacements de la fille, tandis que la mère reste immobile dans son appartement. Le film suit leurs vies parallèles et suggère qu’on a beau être Chantal Akerman, on est toujours la fille de sa mère. “Je veux montrer qu’il n’y a plus de distance”, explique la cinéaste, postée derrière son ordinateur de l’autre côté de l’océan. “Tu as toujours des idées, toi, ma chérie”, répond la mère d’un air mi-blasé mi-attendri, comme si la petite Chantal venait de lui offrir un collier de macaroni. Chantal Akerman s’est suicidée l’année dernière à 65 ans. L’histoire ne dit pas exactement combien de temps c’était après la scène finale de son non-home movie, un plan fixe sur deux pièces vides de l’appartement maternel.

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