Dans la catégorie “portrait au vitriol de l’Amérique profonde”, juste à côté de Stephen King j’avais aussi en magasin, via une disquette insérée dans l’unité centrale du PC familial, le deuxième meilleur jeu vidéo de tous les temps: Day of the Tentacle. D’après la hotline “Absurdités et autres inepties” que constitue le fil de messages groupés avec ma fratrie, LucasArts vient de rééditer ce jeu merveilleux visant à empêcher une tentacule violette de détruire l’humanité. L’histoire commence dans un manoir délabré où vit un nerd nommé Bernard Bernoulli avec ses deux amis totalement dépareillés, Laverne et Hoagie. Bernard a commis l’erreur – classique au demeurant dans un contexte de film d’horreur – de faire ami-ami avec un savant fou. C’est donc par le truchement d’une machine à remonter le temps en forme de toilettes portatives qu’Hoagie le métalleux se retrouve propulsé aux côtés de Ben Franklin à l’époque de la rédaction de la Constitution des Etats-Unis. On l’aura compris, le mot loufoque est trop faible pour décrire le tissu de bizarreries formé par ce jeu que je n’ai d’ailleurs jamais fini. (Comment ça vous n’aviez pas deviné qu’il fallait congeler le hamster dans la machine à glaçons ? Ah bah forcément aussi !)
Sur le podium de mon enfance, une seule chose dépasse la Tentacule et ses personnages aux airs de hipsters avant l’heure : c’est bien sûr Sam & Max, la création suivante de la société de George Lucas, dans laquelle un chien détective en costume bleu parcourt les Etats-Unis en voiture à la recherche d’un yéti égaré, avec pour copilote un lapin surexcité. Comme ses prédécesseurs, le jeu utilise la technique point-and-click, consistant pour le joueur à cliquer sur ce qui lui chante et appliquer une des actions suivantes : parler, prendre, regarder ou encore utiliser. Toutes les combinaisons les plus invraisemblables sont évidemment permises, sinon ce serait trop facile (utiliser Sam sur un comptoir électrique pour créer un court-circuit est une astuce utile), et la plupart des dialogues n’ont pas d’autre utilité que d’amuser la galerie. Aux gardiens de la fête foraine, deux frères siamois reliés par le dos et vêtus d’un uniforme vert, Sam demande incidemment « Où trouvez-vous vos vêtements ? ». « Ce ne sont pas des vêtements, répond le bicéphale d’un ton un peu exaspéré. Notre peau est naturellement verte et ressemble à du vinyle ». « Il est nu comme un ver ! », s’exclame Max, dégoûté. « Toi aussi t’es tout nu », lui rétorque Sam. « Oui, mais moi je suis mignon et commercialisable », dit le lapin (il marque un point).
Vingt ans plus tard, ils n’ont toujours pas commercialisé Sam le lapin coké, mais ses répliques dignes de figurer dans une adaptation MS-DOS de La Cantatrice chauve sont gravées à jamais dans mon cervelet. Heureusement pour notre santé mentale, mon frère et moi avions découvert l’existence des cheat sheets sans lesquelles je ne crois pas qu’il soit humainement possible de terminer ces jeux pervers, et nous pouvons donc nous targuer d’avoir ramené Bruno le Grand-Pied et sa dulcinée la femme-girafe à leurs pénates respectives dans la fête foraine où ils sont tous les deux employés. Comment ça, vous ne saviez pas qu’il fallait sauter du cygne flottant dans le Tunnel de l’amour et donner à la taupe des bonbons à la noix de pécan ? Alors là je ne peux rien pour vous, franchement.
Bref, si la Tentacule est un cours d’histoire américaine revisité sous LSD, Sam & Max est une version déjantée de deux grands genres endogènes aux Etats-Unis : le film noir et le road movie. Avec Sam dans le rôle d’Humphrey Bogart (et une Lauren Bacall lagomorphique jouée par son acolyte), le jeu est un peu comme une parodie de The Big Sleep saupoudrée d’une dose de grotesque et de fantastique. Je ne vais pas vous faire un cours de littérature comparée sur le carnavalesque bakhtinien – pourtant j’en ai soupé – mais il y a une grande tradition notamment dans le Sud du pays, dont Faulkner fait partie, et qui consiste à donner une voix aux rebuts de la société, aux corps déformés, aux monstres et aux damnés. Sam & Max, premier jeu vidéo emblématique du Southern Gothic ? Ca ferait un bon sujet académique.
En relisant la page Wikipedia du jeu pour commencer la bibliographie de mon PhD, je viens d’étouffer un éclat de rire sonore : j’avais oublié l’existence d’une des attractions visitées par les deux héros anthropomorphiques, le Musée des Légumes Célèbres. Personne autour de moi n’a bronché quand j’ai rigolé, et pour cause : je suis à la bibliothèque, entourée d’une galerie de fous dignes de figurer dans un stand à côté de Bruno le Grand-Pied. Enfermée aux toilettes une bag lady s’est lancée à haute voix dans une harangue incompréhensible, tandis qu’un grand type vient de se pencher au-dessus de moi, un tube de plastique fermement coincé entre les dents de devant, pour me demander s’il pouvait mettre un CD-rom dans mon ordinateur. Ca dépend, est-ce que c’est Day of the Tentacle ? ai-je envie de lui demander, mais il est déjà reparti en traînant des pieds.
C’est drôle comme les Etats-Unis sont à la fois le pays le plus bizarroïde et le plus lisse qui existe. Les WASPs cohabitent avec les freaks, les descendants autoproclamés de Benjamin Franklin avec les pires dégénérés : Jackie Kennedy et ses cousines frappées, Jane Fonda et les obèses qu’on extrait de chez eux avec une grue par le toit, les anti-évolutionnistes et les penseurs les plus brillants du moment. Tout ça, c’est les deux côtés d’une même médaille, inséparables et qui se répondent comme dans un match de ping-pong. La contre-culture des soixante dernières années est née ici, dans les quartiers alternatifs peuplés d’artistes de toutes ces grandes villes capitalistes, uniformisées, tournées vers le profit. (Ca se voit ou pas que je passe beaucoup de temps avec Swami Asokananda ces jours-ci ?). Les Américains sont capables d’être une telle caricature d’eux-mêmes – tics de langage, inhibitions, habitudes délétères et traditions – et puis dès que je me dis qu’ils sont sclérosés, je suis surprise par leur capacité à se renouveler. Allez, fin de la leçon, et pour la prochaine fois, vous me pondrez 800 mots sur la signification psychanalytique des tortues Ninja.
