18h dans le A train en direction de Howard Beach – JFK : deux personnages assez gratinés viennent de monter dans le wagon et de s’asseoir en face de moi. Le premier, un colosse noir vêtu d’un perfecto en cuir noir sans manches et d’un gigantesque sweat-shirt rouge assorti à ses baskets, porte sur le crâne des lunettes à montures épaisses, un casque de DJ et une casquette. La petite fille assise à côté de lui arbore un anorak noir à doublure rose avec une capuche en fourrure, un sac à dos noir moucheté de taches multicolores, et surtout, une paire de lunettes sans verres dont la monture gigantesque est en plastique rose fluo. Elle doit avoir sept ans et mâche du chewing-gum d’un air désabusé en me dévisageant. J’ai l’impression que le destin les a mis sur mon chemin avant ce nouveau départ transatlantique pour me rappeler, au cas où je risquais d’oublier, que New York est vraiment une ville d’une coolitude infinie.
J’ai assez envie de piquer à la petite effrontée ses lunettes et son sac à dos, qui complèteraient à merveille ma tenue de voyage faite de réjouissants accessoires comme cette casquette que j’ai empruntée à mon copain Owen en prétextant la nécessité de partir avec des souvenirs. La visière est en denim et le reste dans un tissu noir imprimé de cactus et de cow-girls à cheval, le tout complété par une cordelette imitant un lasso. Je la portais avec beaucoup de joie sur le chemin du métro lorsque je me suis arrêtée devant une boutique de Fulton street pour lorgner sur les pendentifs en or so bling indiquant en gros caractères le prénom de leur propriétaire. Hélène n’étant hélas pas dans cette contrée un prénom aussi répandu que Zakiayah ou Rosangela, j’ai dû renoncer. J’ai failli me rabattre sur un gros sweat-shirt floqué de la mention “Straight Outta Bed-Stuy” et puis je me suis dit qu’il ne fallait pas exagérer.

Seule blanche dans un wagon qui traverse Brooklyn des quartiers les plus hipsters aux plus défavorisés, je sors sans vergogne le New York Times que j’ai emporté, et tel un cliché ambulant j’entreprends de lire la section Arts en éborgnant à moitié mes voisins avec les pages démesurées. Une interview du rappeur Ice Cube m’apprend que son groupe N.W.A. vient d’entrer au Rock and Roll Hall of Fame : ces cinq musiciens d’un quartier défavorisé de LA sont les premiers rappeurs de la West Coast à faire partie d’une institution plus portée sur les méchus blancs à guitare. Ice Cube explique dans l’article que le succès du film récent sur le groupe, intitulé Straight Outta Compton comme leur premier album, a certainement aidé, et que de toute façon, “Rock ‘n’ roll is a spirit”. Ca me fait rire de lire ça dans le New York Times, où tout est toujours rédigé d’une façon si policée, mais je me dis qu’il a totalement raison.
Un peu plus tard, dans l’avion, la vaste sélection de films de British Airways inclut justement le film en question, produit par Ice Cube avec un autre des membres fondateurs du groupe, Dr Dre. Leur histoire m’intéresse mais je ne sais pas si j’ai envie de me taper deux heures d’autopromotion et de clips vidéo avec grosses voitures et gros nichons. Un peu plus alléchée par la perspective de mater Joaquin Phoenix jouer un prof de philosophie (deux de mes fantasmes dans la vie), je choisis de regarder d’abord le dernier Woody Allen, Irrational Man. Au bout de cinq minutes, il s’avère que rock ‘n’ roll n’est pas un adjectif que l’on pourrait appliquer à cette succession de clichés d’un ennui mortel. Quand un Joaquin ressemblant plus à Diogène qu’à Raphaël Enthoven explique d’un ton docte à ses élèves que Husserl “can get a little complicated”, je décide qu’il est temps quitter ce campus universitaire de Nouvelle-Angleterre pour les faubourgs de Compton en Californie.
N.W.A., comme les rappeurs l’expliquent à leur futur manager, est l’acronyme de Niggers With Attitude, ce qui veut dire à la fois du style et de l’impertinence. Dr Dre, ou Andre comme l’appelle sa maman dans une des premières scènes du film juste avant de lui coller une torgnole, est de toute évidence bien doté dans ces deux domaines. Heureusement pour lui il est aussi super doué pour repérer, produire et mixer, et la scène où il explique à Eazy-E comment rapper “like you mean it” m’a fait penser, “mais ouais Dre, t’as tout compris”. “Like you mean it”, ça veut dire à la fois qu’il faut exprimer ce qu’on ressent, et puis que c’est bien d’en rajouter une couche et de faire un peu semblant. Dans le film sur Miles Davis que j’ai vu au cinéma, c’est exactement ce qu’il dit aussi : “If you’re gonna tell a story, you gotta come with some attitude”.

Le look des musiciens noirs américains, et Miles le premier, est fait d’une attitude incomparable à celle des rockers blancs dont l’accessoire le plus olé-olé est généralement une paire de Wayfarer. D’Aretha Franklin avec son vison qui traîne par terre à la couronne de Biggie, des tresses de Stevie Wonder à celles de Snoop D, des vestes à galons dorés de Jimi jusqu’au cercueil doré aussi dans lequel repose Eazy-E, tout ça n’est pas juste un moyen de signifier qu’on est arrivé ou d’exhiber tous les $$$ qu’on a gagnés. Cette tradition qui vient des chanteurs de gospel endimanchés revient d’abord à faire honneur à son public. Et puis ensuite, elle correspond aussi à mon avis au dicton américain qui incite à “fake it till you make it”, autrement dit donner naissance avec son apparence à la personne qu’on veut être, plutôt que laisser transparaître celle qu’on est vraiment, cette personne moins confiante, solaire et extravagante que celle qui porte les grosses lunettes et les colliers et les casquettes. Tout ça pour dire que si la prochaine fois qu’on se voit je porte en collier un gros H pavé d’opales irisées, ne soyez pas surpris.
