Samedi après-midi, je picorais du melon cantaloupe et des amandes au chocolat avec mon amie Natalia en discutant de ce que ça signifie de se sentir chez soi. On peut avoir ce sentiment de plénitude parfaite sur une montagne en Arménie ou dans un chalet de Haute-Savoie, sur un futon made in the USA par un Japonais ou seule au milieu d’inconnus au beau milieu de la sixième avenue – c’est quelque chose qui ne s’explique pas et que même des esprits analytiques comme les nôtres n’arrivent pas à décortiquer tout à fait. Au centre de yoga où je travaille et où les gens se promènent en crocs et pyjama (un signe indubitable que l’on se sent chez soi) j’ai eu une conversation lumineuse sur ce sujet avec mon nouvel ami Swami.
Bon, Swami ce n’est pas son prénom, ça veut dire “celui qui sait” en sanskrit, ce qui signifie qu’on peut lui faire confiance a priori. Swami m’a donc parlé du moment où il a entendu un autre Swami, Chidananda cette fois-ci, à Woodstock en 1969, et où il lui a ensuite écrit, comme on fait dans ces cas-là, pour lui demander un mantra. Chidananda a accepté et il lui a dit quelque chose que je n’ai pas noté parce que je ne voulais pas avoir l’air de la fille qui se dit dès qu’on lui confie quoi que ce soit, “trop bien cette histoire je vais l’utiliser de ce pas” – mais ce que je sais c’est que son mantra parlait de light within. Suivre sa lumière intérieure, blablabla : tous les studios de yoga de la terre ont imprimé ce slogan en Comic Sans sur un poster, mais quand Swami m’a dit ça j’ai eu l’impression de voir la lumière en question pour la première fois.

Follow the light within, c’est ce que j’ai fait en m’installant à New York avec une valise et mon sac doré il y a six mois. Je ne savais pas pourquoi, ni comment ni même quoi exactement mais j’ai suivi une lumière que j’ai vue dans un wagon de la MTA le soir de juin où je suis arrivée ici pour des vacances, et même si depuis j’ai essayé d’analyser ce que c’était que ce phare imaginaire qui m’a guidée, je ne suis toujours pas très avancée. “Celui qui sait” me disait justement que la light en question n’était pas une chose analysable ou rationnelle (dans l’ensemble on ne peut pas dire de notre conversation qu’elle était très cartésienne de toute façon), et qu’au contraire il était nécessaire de mettre en pause son cerveau pour la voir nettement. Là aussi c’est bien ce que j’ai fait, abandonnant derrière moi sans me retourner – tel Orphée mais en plus obéissant – amis, travail et appartement.
Peut-être que je suis aveuglée comme quelqu’un qui a trop regardé le soleil en face sans lunettes noires, mais je fais une confiance absolue à ma lumière, et j’ai beau avoir un petit problème avec l’autorité, lorsqu’elle me dit quoi faire je m’exécute sans broncher. Je l’ai suivie plusieurs fois jusqu’à la perfide Albion, et je n’ai jamais regretté. Lundi c’est encore elle qui m’a guidée lorsque, en transit à Londres pour la journée, j’ai décidé de faire fi de toute rationalité et de parcourir d’un bout à l’autre la Piccadilly line pour aller me réfugier dans un des quelques endroits au monde où je me sens chez moi. J’ai passé plus de temps à charrier mes sacs dans les transports qu’au Barbican au cours de cette longue journée, mais rien que pour deux heures de bonheur, une exposition, une caresse au béton et un déjeuner avec ma famille adoptive du bunker ça valait tous les lumbagos de la terre.

Vous saviez qu’Hélène ça signifiait éclat du soleil chez les Grecs? Il ne m’en faut pas plus pour me prendre pour la réincarnation de Bouddha. Et donc mon sermon du jour pour la secte des Illuminati dont vous faites désormais partie, c’est que si vous entendez des voix, et surtout si elles vous racontent n’importe quoi, parfois il faut les écouter en vous disant que vous ne regretterez pas. Après qu’est-ce que j’en sais moi, la dernière voix que j’ai entendue c’était l’autre jour à minuit et elle m’a suggéré de me ratiboiser les tifs illico, style coupe au bol meets Andy Warhol. Je me suis exécutée immédiatement, comme on fait dans ces cas-là, mais tout à l’heure en me regardant je me suis trouvé une ressemblance frappante avec une certaine Pucelle d’Orléans.
