Telle que vous ne me voyez pas je suis accroupie sur un banc en bois en face de la Bionnassay, des lunettes de glacier tricolores sur le nez et le crâne coiffé d’un chapeau pseudo-mexicain avec pompons assortis. J’ai ouvert la porte du salon pour laisser s’échapper la trompette de Miles Davis : c’est un vinyle intitulé Big Fun que j’ai trouvé dans la collection de mes parents. Je suis très méthode Coué moi, j’ai un t-shirt avec écrit en rose « I’m very very happy » que je mets quand j’ai besoin de m’auto persuader. Je suis donc allée chercher Big Fun au milieu d’une pile qui inclut un ou deux Requiem et peut-être même quelques Stone & Charden, ensuite je suis descendue dans le fumoir où il fait un froid polaire soulever avec mes bras de chicken le couvercle du coffre qui pèse un quintal, et fouiller dans les passe-montagne et les polaires pour trouver le graal. Avec mes nouvelles bésicles, protégée du soleil éclatant par mon couvre-chef exotique, je me dis que la vie peut être assez Big Fun elle aussi.
Hier j’étais dans mon lit sous une couette en soie, une bouillotte aux pieds et vêtue d’un vieux cachemire à col roulé, j’entendais la pluie battre sur les ardoises du toit au-dessus de moi et je me disais, heureusement que je ne suis pas arrivée cette nuit. Heureusement ça va il ne pleut pas, me suis-je dit lundi soir lorsque le chauffeur de l’autocar m’a déposée sur un pont au milieu de nulle part et que Google Maps m’a indiqué que si je parcourais tout le chemin qui me restait à pied j’en avais pour 1h26 de marche en pleine nuit sur des routes en lacet. En vrai même cet oiseau de mauvais augure n’a pas attaqué l’euphorie qui m’avait envahie à Genève quand à l’atterrissage j’avais aperçu les montagnes roses à l’horizon. 23h15, toute seule avec mes sacs sur le pont de Saint-Gervais après 24 heures de trajet, et tout ce que je me disais c’était hourra, Big Fun, I’m very very happy et caetera. Au bout d’à peu près la moitié des 86 minutes pronostiquées par cette Cassandre de Google Maps je commençais à regretter ma décision de laisser l’aventure me porter plutôt que de commander un taxi comme toute personne normalement constituée. Pas un chat, juste un renard puis un cerf aperçus depuis la fenêtre de l’autocar, et la Grande Ourse pour m’éclairer.
Deux voitures sont passées sans une once de pitié pour la malheureuse auto-stoppeuse à la casquette de cow-girl et au sac doré, et puis Stéphane est arrivé. Stéphane venait de rapporter un tracteur à un copain à qui il l’avait emprunté et il remontait « sur Saint-Nicolas » retrouver « sa petite femme », comme on dit par ici. En bon Samaritain il m’a amenée jusqu’à chez moi non sans me raconter au passage toute sa vie depuis sa naissance dans un coron du Nord jusqu’à l’arbre généalogique de Nadine (la petite femme en question). Lorsqu’on s’est quittés je lui ai promis que si j’avais besoin d’une pose de fenêtre, je ne manquerais pas de faire appel à lui. J’ai contemplé ma bonne vieille Yourte telle une ravie de la crèche et me suis dirigée nonchalamment vers la porte d’entrée en me disant, eh ben ma vieille, tu y es arrivée, et tu as même réussi à maintenir en vie la batterie de ton portable pour éclairer le tas de bois où est cachée la clé. J’avais pris soin de lire au préalable le texto en forme de message codé de ma mère et même eu le loisir de lui réclamer une traduction en langage humanoïde non crypté. Ayant identifié la cachette sans même l’aide d’une pierre de Rosette, il ne me restait qu’à soulever une bûche à gauche du tas de bois à droite de la porte d’en bas, et hop j’étais arrivée.
Heureusement ça va il ne pleut pas, en étais-je donc réduite à me dire une dizaine de minutes plus tard, lorsqu’étant arrivée en bas du tas de bois je n’y ai trouvé qu’une araignée morte – ah non vivante aaaaaaah, bon pas le moment de paniquer. Mon arachnophobie est devenue le cadet de mes soucis lorsqu’il s’est avéré que le téléphone de la voisine était débranché et que la batterie du mien chutait à vitesse grand V. En entendant le clapotement de la fontaine sur le terrain des voisins je me suis dit, au pire tu ne mourras pas déshydratée. C’est sur les coups de deux heures du matin que le clapotement a semblé s’intensifier et que je me suis rendu compte qu’en fait il pleuvait. J’ai défait mon cocon de fortune, je me suis adossée à la porte pour être abritée par le petit auvent en bois et j’ai observé le ciel brumeux en face de moi. Ils ont pourtant bien dit à la météo dans la voiture de Stéphane que les Alpes seraient épargnées alors ils ont pas intérêt à s’être trompés. De toute façon ça ne peut pas être pire que la fois où je suis tombée tout habillée dans la fontaine, ou celle où on est arrivées ici après dix heures de wagon-lit pour trouver les canalisations gelées. On avait passé deux jours avec mes copines à boire de la tisane à base de stalactites bouillis, à se laver avec de la neige qu’on faisait fondre dans une bassine sur la cheminée, à draguer le plombier, et à bien rigoler.
En lisant dans un des journaux distribués à l’aéroport l’histoire de trois Micronésiens qui ont passé trois jours échoués sur une île déserte je me disais justement qu’avant Joaquin Phoenix et les profs de philosophie, la vie de Robinson Crusoe avait toujours été mon fantasme ultime dans la vie. Bon, là, au moins je suis servie, ai-je donc écrit dans le cahier où j’avais entrepris de relater chaque étape de ce long trajet. Quand je pense que je me disais que mon journal de voyage était boring as hell, finalement tout est arrangé. La clé est sans doute là, à un mètre de moi, et c’est mon inconscient qui m’a empêchée de la trouver. C’est un bon test de survie. “Toi qui n’as jamais voulu être scout”, m’a signalé ma mère. Ma mère qui m’a aussi suggéré par texto d’utiliser une bâche pour me faire une tente de SDF – c’était sans compter sur mon gigantesque morceau de mohair du marché Saint-Pierre, que j’ai pris soin d’asperger de Shalimar au duty free de JFK ce matin (ou était-ce hier ?). SDF peut-être, mais avec une chrysalide en mohair parfumée chez Guerlain s’il vous plaît.
Satané gruyère suisse boulotté dans l’autocar – la gorge desséchée, j’ai fini par m’extraire une deuxième fois de ma couverture de survie à l’odeur ambrée pour aller m’abreuver tel un bovidé à la fontaine d’à côté. En me réinstallant sur mon matelas sommaire composé d’une robe en laine insérée dans un sac posé par terre j’ai pensé qu’après tout j’étais plutôt mieux installée que dans l’avion : personne pour me piquer l’accoudoir ou me proposer alors que je venais enfin de sombrer dans les bras de Morphée un repas absurde du type croissant multigraines ou tortilla de maïs à la betterave et aux pois chiches (j’avais opté pour British Airways vous comprenez). Je suis parfaitement équipée, mon sac doré est rempli d’affaires en laine que j’avais emportées pour affronter le blizzard new-yorkais, ok ça manque un peu de lumière mais si je m’ennuie je peux toujours faire des to-do list mentales, jouer aux échecs contre moi-même, écrire un roman dans ma tête ou réfléchir à si je devrais recontacter Stéphane pour lui demander un devis de fenêtre.
A un moment j’en ai eu marre de me tourner et de me retourner sur le sol gelé donc j’ai ouvert les yeux un peu et regardé les étoiles, c’était trop beau mais mes lentilles de contact me faisaient mal et je me suis dit que ce n’était sans doute pas le meilleur moment pour les enlever. Te laver les mains à la fontaine après avoir utilisé le saule pleureur en guise de toilettes, et boire l’eau glacée qui coule du tuyau rouillé passe encore, mais te mettre les doigts dans les yeux c’est sans doute une connerie à la Jon Krakauer. Jon Krakauer c’est le type d’Into the Wild qui quand il voit des petits fruits rouges non identifiés dans un coin totalement abandonné se dit miam, ça a l’air bon ça j’en ferais bien mon dîner. Du coup j’ai pensé à la fin sinistre de cet illustre aventurier et je me suis dit ça y est je commence à avoir froid, j’ai regardé mon téléphone il était 4h33 et il me restait 6% de batterie, peut-être que mes organes sont en train de shut down comme dans les séries télé médicales, bientôt je verrai toute ma vie défiler, est-ce que ce sera aussi bien qu’une série télé ?
4h55, trêve de paranoia, il est l’heure de renoncer à toute prétention d’élégance et de distinction et de changer de pantalon. Cul nu devant la Yourte en pleine nuit, je me suis dit, tiens, encore un moment de vie inédit, et puis j’ai remplacé mon jogging en soie par un legging de yoga, enfilé une deuxième paire de chaussettes de ski, et j’ai continué à écrire à l’aveuglette dans mon cahier. J’ai survécu jusqu’ici, malgré Stéphane avec ses lunettes à verres fumés de tueur en série qui m’a dit quand je suis montée dans sa camionnette « Vous n’avez pas peur ici toute seule la nuit ? » (phrase typique de film d’horreur), et à qui j’ai répondu « Oh vous savez je ne crois pas que la région soit très densément peuplée en serial killers » (réponse typique de l’auto-stoppeuse à qui il arrivera bientôt des bricoles). En montant à travers les sapins sur la route mal éclairée je me suis même demandé à quel moment ils allaient interrompre le flash info pour passer à la radio une musique anxiogène type Scream ou Les Oiseaux. Et puis Stéphane a peut-être décidé d’attendre la fin du film pour me trucider, quoi qu’il en soit je suis arrivée jusqu’ici et je refuse d’être découverte devant ma propre porte au moment du dégel vêtue d’un vieux collant troué American Apparel.
Il est 5h, quand est-ce que Saint-Nicolas s’éveille ? A quelle heure ils se lèvent ces feignants de paysans ? Pas maintenant apparemment. J’ai entendu un oiseau mais pas même le début d’un cocorico. Le clair de lune est toujours là. J’ai vu une étoile filante ! Un vœu, ou peut-être plusieurs : un bain chaud, une théière de chai épicé, des BD, un feu dans la cheminée, une couverture en laine, des chaussons en mouton retourné. Il commence à faire plus clair, les Fiz au loin se détachent sur le ciel indigo. 4% de batterie, on dirait qu’il se décharge même en mode avion, peut-être que mon aussi je me décharge sans m’en apercevoir, peut-être que je crois que je suis encore réveillée mais qu’en fait j’ai sombré dans le coma, que je crois que je suis en train d’écrire mais qu’en fait je suis déjà morte de froid ? Ah je crois que j’entends les oiseaux (ou alors ce sont des angelots). Je vais faire le tour de la maison pour me réchauffer. Je vois mon ombre sur la route. A priori je ne suis pas morte. Ma silhouette enveloppée de mohair me fait peur, on dirait Batman ou Dark Vador. Si je vais sonner comme ça chez le voisin qui a arrêté de boire il y a quelques mois il risque de croire qu’il a rechuté.
5h44, je me rassois à mon poste, un peu calmée. Bientôt il y aura assez de lumière pour que je recommence à chercher la clé. J’ai envie d’aller me brosser les dents dans la fontaine – il y a bien des gens qui utilisent le Gange comme verre à dents. Est-ce que Krishna a aussi béni les eaux du Nant Bonnant ? A quelle heure ouvre la fucking pizzeria sur la route en contrebas ? Je m’enfilerais bien une margheritartiflette pour le breakfast, moi. Il commence à faire jour, je distingue les lignes de mon cahier, ainsi qu’une vision d’horreur en-dessous : chaussettes de ski et Birkenstock, même en hypothermie il y a des limites à ce que mon sens esthétique peut tolérer. J’enlève une couche de mes pieds et j’en ajoute une sur mon corps, sous la forme de la robe qui m’a servi de tapis de sol. Lorsque je sors la tête de l’encolure le ciel est devenu vert clair au-dessus de la montagne noire dont j’oublie toujours le nom. Je dégaine mon téléphone plus vite que l’éclair. Il s’éteint aussitôt. Toute une nuit d’aventure et même pas une seule photo pour les réseaux sociaux.
