Playground Love

New York est une grande cour de récré. On s’y sent mieux si on a gardé, comme le veut l’expression consacrée, son âme d’enfant, même si au demeurant je ne sais pas trop ce qu’on entend par là et à quel moment cette âme est censée s’éclipser. Pour moi c’est comme de prendre son bain le soir : vous pouvez me dire, vous, à quel âge on se dit « ah là ça y est, exit la baignoire avant de me coucher, dorénavant je vais me doucher dès potron-minet » ? De la même façon je ne sais pas s’il y a un âge réglementaire pour arrêter de s’émerveiller devant un arc-en-ciel ou des sequins, mais tout ce que je sais c’est que je ne l’ai pas atteint.

image

A New York, donc, c’est normal de se faire livrer chez soi un hamburger et des cookies pour le petit-déjeuner ou de dîner d’un bol de porridge et d’un chocolat chaud ; c’est la routine de se préparer pendant des heures pour aller à des fêtes déguisées, ou l’été de passer ses dimanche après-midi dans des parcs à danser. Au cinéma ça fait partie de l’étiquette de se gaver de pop-corn et de crème glacée ; et si vous n’avez pas votre paire de baskets multicolores personnalisées avec votre prénom brodé à l’arrière vous n’êtes pas un vrai New-Yorkais. Peut-être que c’est parce que c’est une ville d’immigrés, de gens qui en ont bavé pour arriver, qui triment toute la journée et qui ne se feront pas certainement pas arrêter par une permission de minuit si l’envie les prend au débotté d’aller clubber un lundi.

Si les boîtes de nuit sont ouvertes tous les soirs et décorées de miroirs, les friperies new-yorkaises aussi sont des cavernes d’Ali Baba : dans ma longue carrière chez Guerrisol, Free’p’star et Beyond Retro je n’ai jamais vu ça. On y trouve pléthore de paillettes, d’imprimés licornes, de t-shirts Mickey et de salopettes, de lunettes en forme d’étoiles et de sacs à dos multicolores. Je ne me retourne quasiment plus sur les gens habillés comme l’as de pique dans la rue – et pour cause, je crois que les trois quarts du temps j’en fais partie. Il ne se passe pas une journée sans que je fantasme dans le métro sur des cheveux rose pâle ou colorés dans un dégradé allant du vert au bleu ciel, et l’autre jour quand j’ai ressorti mes ballerines à nœud noires de chez Carel j’ai cru périr d’ennui.

image

Depuis que j’ai un studio – a place where you go to dream, dit Stephen King, un mentor improbable mais dont le livre On writing est tout de même instructif – je me suis procuré des Crayola, un cahier à pages non lignées, des feutres et des crayons de couleur. J’ai gribouillé, colorié, décalqué plein de choses rigolotes sur du papier en utilisant la lightbox de l’artiste d’à côté, tout ça en prétextant sans vergogne la présence d’une fillette de 6 ans dans l’atelier. « Viens on décalque l’imprimé de mon foulard sur du papier, moi je fais le tracé et toi tu colories », lui ai-je dit un après-midi. On s’est bien amusées. L’imprimé en question c’était un piano qui tient par la main une tasse de thé et un canapé. Où je l’ai trouvé ? Dans ma friperie préférée, pardi.

Comme Faren n’arrêtait pas de se dessiner je lui ai demandé de nous tirer le portrait aussi, à toutes les trois : elle, Clara et moi. Elle a commencé par elle-même en m’expliquant, « I’m drawing myself first because I love myself ». Tout était dit : l’essence narcissique de l’inspiration artistique en une phrase synthétique. Comme elle n’a que six ans elle est encore épargnée par la phase de descente qui consiste à se dire aussi souvent « I hate myself », me disais-je en la regardant avec attendrissement. Ensuite j’ai hérité sur son dessin d’une immonde tenue marron, d’une tête de sorcière au nez vert et de cheveux marron aussi, donc j’étais un peu moins attendrie.

image

Une des choses qui me font tant aimer New York malgré tous ses travers et toute sa folie, c’est ce côté déconnecté de la réalité. C’est la seule ville au monde où il est socialement accepté et même recommandé de se comporter comme un enfant, c’est-à-dire de décréter que désormais on va passer son temps libre à fabriquer des dessins, des sons ou des objets, à inventer des histoires ou tout simplement à jouer. Avant de quitter la cour de récré ce week-end j’ai juste eu le temps de passer au studio offrir à Faren son cadeau d’anniversaire : des feutres à paillettes et des t-shirts blancs. Avec son père on a punaisé au mur ses créations, à côté de ses plans de maisons à lui et de mes décalcomanies.

Quand j’ai atterri à Londres lundi j’ai acheté le Guardian parce que ça faisait longtemps, et je l’ai décortiqué pour voir si la réalité avait changé depuis la dernière fois que j’avais checké. Hum – pas tellement. Ca parlait de corruption of our democracy, d’ouvriers exploités, de grève des junior doctors mal payés et des British Muslims qui pensent à 52% que l’homosexualité devrait être bannie. En arrivant au Barbican j’ai filé à la boutique au rez-de-chaussée et après avoir un peu tergiversé parce que tout de même j’ai trente-et-un ans, je me suis offert le meilleur cadeau de la terre. Le monde serait bien triste et il n’y aurait pas beaucoup d’artistes si personne ne gardait son âme d’enfant.

image

PS : tout espoir n’est pas perdu à Paris, notamment grâce à mon cousin François qui est en train d’ouvrir un atelier dédié à la créativité. Si vous vous êtes toujours posé des questions essentielles du style « mais comment on fait pour enfermer un bateau dans une bouteille », c’est par ici !

PPS : sinon demain dès que j’ai fini de colorier je m’attaque au courrier d’ERDF, de l’URSSAF et de ma copropriété

Laisser un commentaire

close-alt close collapse comment ellipsis expand gallery heart lock menu next pinned previous reply search share star