Hier après-midi j’étais en chemin vers le tas de bois, des bouts de craie à la main, avec pour objectif assumé de dessiner sur un rondin qui m’inspirerait, lorsque j’ai été interrompue dans mon entreprise par la vue du grand portique en métal vert qui trône dans le jardin. Le nez en l’air je me suis dit, c’est quand même dommage de le laisser planté là les pieds ballants, sans agrès sur lesquels faire le cochon pendu si l’envie m’en prenait. Les crochets me narguaient six mètres plus haut, je pouvais quasiment les entendre me crier “Alors mauviette on a le vertige? Viens nous attraper si tu l’oses!”.
Chaque été c’était la même chose: ma mère, toute petite sur les derniers barreaux d’une échelle branlante, mon frère et moi agrippés aux montants tout en bas pendant qu’elle accrochait balançoires et trapèze. Le souvenir me hantait. C’est pas que j’ai une peur irrationnelle des hauteurs, hein, mais l’autre jour à New York j’ai même pas osé sauter sur le rooftop d’à côté alors que le précipice à franchir faisait peut-être au maximum cinquante centimètres. J’ai répondu aux crochets insolents “Je peux pas j’ai du boulot", et je leur ai tourné le dos. Hélas, face aux bûches qui cinq minutes plus tôt m’avaient semblé si attirantes je me suis soudain rendu compte qu’aucune activité au monde ne dépassait l’urgence de me balancer face aux montagnes dans la lumière de la fin de journée. J’ai capitulé.
Les balançoires étaient un peu vermoulues mais bien à leur place dans le gros coffre en bois. L’échelle aussi, suspendue au mur de l’appentis. J’ai essayé d’éviter l’ascension de ses 20 barreaux en dépliant d’abord sous le portique un escabeau, plus stable mais de toute évidence bien trop petit. Debout sur mon promontoire, les bras en l’air, je voyais toujours à deux mètres au-dessus de moi les crochets narquois. Rien à faire – il faut affronter ses phobies, me suis-je dit en allongeant cette satanée échelle vers le ciel. Si la maison prend feu en pleine nuit tu n’auras plus peur de mourir brûlée vive faute d’avoir osé faire du toboggan sur le toit.
Long story short, je suis arrivée jusqu’en haut, ma balançoire dans le dos. Je l’ai suspendue triomphalement aux crochets qui n’ont pas moufté, et arrivée au dernier barreau je me suis dit, on n’est pas si mal par ici. Je voyais mes Birkenstock minuscules tout en bas et c’était à mon tour de leur faire des pieds de nez. J’ai passé un petit moment dans ma hune à chercher le meilleur angle pour faire des selfies, et quand j’en ai eu assez d’observer le va-et-vient des poules dans le jardin des voisins je suis redescendue. J’ai fait un peu de balançoire comme prévu, et là je me suis aperçu qu’en fait c’était beaucoup plus rigolo d’être perchée là-haut. Du coup j’hésite à me lancer dans une nouvelle carrière de performance artist – “La Marina Abramović de Saint-Nicolas-de-Véroce présente une œuvre inédite: Une semaine sur un portique”.
