Paradise Lost

Ce matin au réveil ayant un besoin urgent de marcher (et de me procurer de la Roussette de Savoie pour le dîner), j’ai décidé d’aller faire un tour en centre-bourg. Oui, c’est comme ça qu’on dit par ici, ou en tout cas dans les pages de Projections, le magazine municipal qui raconte par le menu les plus récentes évolutions du PLU. Le numéro que j’ai récupéré annonce notamment en couverture l’inauguration de la nouvelle école primaire Marie Paradis. Marie Paradis ! me suis-je dit en écrasant une larme de nostalgie. C’est aussi le nom du gymnase qui se trouve en bas de chez moi à Paris – mais où je dois avouer n’avoir jamais mis les pieds. Cette coïncidence a néanmoins suffi à piquer ma curiosité et, assise au soleil avec une ficelle de campagne et un morceau de tomme-reblochon (une bâtardise exquise), je me suis plongée dans l’article en question.

Il s’avère donc qu’avant de devenir une favorite des élus locaux en manque d’imagination, la bien nommée Paradis a été la première femme à conquérir le Mont-Blanc. Mes exploits en matière d’alpinisme se limitant pour l’instant au (très mal nommé, celui-ci, à mon avis) Mont Tondu, je me suis aussitôt prise d’admiration pour celle que j’ai instantanément visualisée comme une aventurière en jupe à volants. Les informations fournies par Projections étant assez sommaires, j’ai attendu l’heure où les ectoplasmes font place aux Saint-Gervolains en chair et en os, c’est-à-dire la fin de la pause-déjeuner, et je suis allée mener l’enquête à la bibliothèque municipale Fernand Braudel (bon, celui-ci, si vous ne voyez pas qui c’est, il fallait mieux écouter en cours de géographie).

Aucun ouvrage sur la mystérieuse Marie dans les rayons pourtant bien fournis de la section Montagne. La bibliothécaire que je consulte hausse les épaules comme si on était au CDI du lycée et que je lui avais demandé une encyclopédie illustrée de la pédophilie : “Marie Paradis ? On n’a pas ça ici”. “Ah bah c’était bien la peine”, je lui réponds, dépitée. “Quoi ?” aboie-t-elle. “Bah c’était bien la peine de se taper 4807 mètres de dénivelé” “Qui ?” “Bah, Marie Paradis”. Ça a dû la faire réfléchir, parce qu’elle m’a trouvé un album illustré avec une double page sur ma nouvelle savoyarde préférée.

J’ai assez rapidement compris pourquoi personne n’avait eu l’idée jusqu’ici de dédier un livre entier à cette paysanne de Chamonix. Il s’avère donc qu’elle était jolie, sans le sou, et qu’un chercheur de cristaux aux dents longues flairant le bon coup lui a dit, “Ma petite, si tu veux te faire de l’argent t’as qu’à grimper en haut du Mont Blanc, comme ça ensuite les alpinistes paieront pour venir te voir comme un animal de foire”. Alors ok je me rends peut-être pas bien compte de ce que c’était d’être poor but sexy in Chamonix au début du 19ème siècle, mais la proposition du dénommé Balmat, là, ça me semble pas être le plan de carrière le plus attractif qui soit.

Marie Paradis a dit banco en tout cas, et c’est comme ça qu’elle s’est retrouvée sur la caillasse en plein mois de juillet, suppliant Balmat au bout d’une journée de montée de la jeter dans une crevasse et qu’on en finisse avec ce supplice. (A ce moment-là du récit, j’ai pas eu trop de mal à m’identifier). Hélas l’autre tortionnaire avait déjà éradiqué un certain nombre d’adversaires pour conquérir le sommet lui-même quelques années plus tôt, donc ce n’était pas les cris d’orfraie d’une femelle qui allaient l’arrêter. Hissée jusqu’au sommet par deux guides, Marie Paradis est redescendue tellement épuisée qu’elle ne pouvait même plus parler – sauf pour dire à ceux qui lui demandaient comment elle avait fait : “Oh bah la montagne est à tout le monde, vous n’avez qu’à essayer”, ce que je trouve un peu gonflé. Ensuite elle a ouvert un salon de thé et a fini ses jours dans la vallée.

Vous croyez qu’au gymnase Marie Paradis aussi on vous porte à bout de bras sur le cheval d’arceaux et jusqu’en haut de la corde à nœuds ? Maintenant que je connais l’histoire je regrette amèrement de ne jamais avoir franchi la porte de ce lieu merveilleux.

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