Depuis une semaine que je suis ici je répétais à l’envi qu’il n’y a pas deux endroits au monde plus opposés que celui où je me trouve et celui que j’ai quitté. Le capitalisme et les potagers, l’eau glacée des torrents et les moteurs brûlants, le fumier des vaches et l’odeur des hot-dogs industriels, le macadam et l’ardoise ne font pas vraiment bon ménage. Et pourtant ce matin en contemplant par ma fenêtre le grand ciel bleu au-dessus du dôme du Goûter, j’ai finalement trouvé : il y a un point commun entre la nouvelle York et la vieille Yourte, et c’est la météo totalement bipolaire de ces deux tropes chers à mon cœur.
Ayant moi-même une tendance certaine à l’extrémisme je me trouve présentement allongée sur une natte en paille sous le soleil exactement, les jambes à l’air et le haut du corps recouvert d’un col roulé en cachemire 100%. Le bulletin du weather que m’a envoyé mon amie Ariane assorti du sobre commentaire “oh well” annonce 23 degrés toute la journée, et 0 pointé avec flocons pour dimanche, le lendemain de son arrivée. La vie ici s’apparente à la devise socratique: je sais une chose, c’est que je ne sais pas quel temps il fera dans 5 minutes.
“Saint-Nicolas-De-Véroce, la montagne côté féroce”, dit le slogan inventé par un office de tourisme qui a au moins le mérite de l’honnêteté. Les autochtones s’en accommodent avec un stoïcisme exemplaire, mais ça leur forge le caractère. Si vous vous retrouvez coincé dans une tempête de neige parce que vous avez omis d’emporter piolets et raquettes pour aller au village chercher une baguette, ils feront peut-être mine d’être compatissants une seconde et demie, mais ne vous attendez pas à ce qu’ils vous offrent spontanément le gîte et le couvert.
Quand j’ai passé la nuit dehors la semaine dernière et que vers six heures du matin j’ai enfin vu de la lumière, le voisin qui m’a ouvert sa porte était un menuisier que je connaissais. De là à croire qu’il allait m’offrir une tasse de thé fumante comme je me l’étais imaginé – quelle naïveté! Il m’a bien accordé quelques minutes sur la facture téléphonique de sa ligne fixe pour appeler la voisine détentrice de la clé, et je suis repartie aussi sec avec ma couverture en mohair vers mon campement de cow-boy solitaire.
Après trente ans de fréquentation des mercenaires de ce patelin et de leurs versions de papier dans les BD de la chambre aux lits superposés, je suis aguerrie pour une ville comme New York où les gangsters d’aujourd’hui règnent en maîtres aussi. New York qui peut passer d’un vortex polaire à un ciel radieux en quelques heures, New York où si vous n’avez ni casse-croûte ni feu de bois pas la peine de compter sur les Restos du Cœur, New York dont les gratte-ciels ne sont pas sans rappeler l’omnipotence des sommets enneigés.
New York est comme un pied-de-nez aux montagnes qui grattent le ciel bleu sous mes yeux, une façon pour les hommes de dire à la nature “nous aussi on peut construire des sommets, et même au bord de la mer si on veut parce que c’est encore mieux”. Ce n’est pas un hasard si les New-Yorkais me rappellent les montagnards, et si j’ai le sentiment d’être comme eux: il faut être un peu frappé pour croire qu’on peut dominer les dieux, planter un drapeau en haut de l’Olympe ou construire des châteaux d’allumettes gigantesques jusqu’à eux. Il faut avoir l’hubris d’Œdipe et le jusqu’au-boutisme d’Antigone, il faut se sentir un peu sur la crête dans sa propre tête pour vivre à New York ou à Saint-Nicolas-de-Véroce.

