City of love

Les banlieues grises du Nord de Paris ne sont généralement pas ce qu’on a en tête quand on écoute La vie en rose, mais c’est pourtant ce qu’a décidé de nous jouer l’accordéoniste romanichel qui est monté dans le RER B à Gare du Nord en même temps que moi. Ce choix improbable s’est avéré parfait pour accompagner mon départ vers l’aéroport : j’en ai profité pour faire une liste mentale des visages connus et aimés que j’ai eu le temps de croiser au cours de ces quarante-huit heures dans ma ville natale. La liste se terminait par une copine-voisine de mon quartier, croisée en bas de son immeuble alors que je sortais du mien le sac chargé et le cœur aussi. Depuis un an on se rencontre exclusivement par hasard et exclusivement juste avant mon départ : j’en ai conclu qu’Ava est une fée qui apparaît pour me rappeler que Paris sera toujours là. 

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Dans la série conclusions fumeuses, voilà en vrac quelques autres choses que j’ai apprises au cours de ce séjour express :

1) Paris sera toujours là, et comme le rappellent les fondations de la prison à la station Bastille, ses barricades aussi :
a) Il n’y a qu’à Paris qu’on trouve des graffiti pseudo-intello de type «A vos ordres mon capitalisme» et que le parti communiste peut encore se payer des campagnes d’affichage presque assez jolies pour qu’on ait envie de les instagrammer avec des hashtags ironiques de type #trotsky
b) Corollaire du point précédent, le bingo marxisto-radiophonique : branchez-vous sur la FM à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit je vous parie tout le budget com du PCF que vous entendrez les mots «révolte des intermittents» ou «grève des cheminots»

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2) Il a fallu que je vive en Diogène pendant deux semaines pour remarquer à quel point le métro parisien est un support pour la propagande de tout bord : après le Front de gauche, j’ai rencontré sur le quai de Denfert-Rochereau un autre dinosaure en la personne de Richard Walter, qui promeut en 3 mètres par 2 des spectacles dont l’humanité aurait sans doute pu se passer. A part sur la place du Châtelet, on est loin de Broadway !

3) Réchauffement climatique ou pas, la grisaille parisienne n’a pas bougé d’un iota depuis le jour où sur les bancs du lycée j’ai compris les principes d’Epictète en les appliquant à la météo qui venait de ruiner mes ballerines Repetto : certaines choses ne sont pas en notre pouvoir et rien ne sert de s’énerver contre ces &$%€ ! de giboulées 

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4) Le saviez-vous ? Les prises de conscience tardives énoncées ci-dessus tombent dans la catégorie des epiphanot, épiphanies qui n’en sont pas, un terme bien utile que m’a enseigné mon amie Heleni alors que je lui expliquais l’index levé tel le Schtroumpf à lunettes qu’en réalité, « les mecs, c’est différent des meufs, tu vois »

5) Paris sera toujours Paris, donc, comme disent les Américaines qui malgré leurs efforts ne pourront jamais rivaliser avec les Parisiennes pur jus telles que mes amies
a) Virginie :
– Je peux te piquer ce pull ? il fait un peu frisquet-sa-mère-saloperies-de-giboulées-de-mes-deux
– Ah ce truc ouais je l’adore, c’est un vieux proto Saint-Laurent que j’ai dégoté sur un marché
b) Julie :
– Il est cool ton pantalon et il a l’air so comfy, c’est quoi?
– Ah ce truc ouais je l’adore, c’est un néo-pyjama Dries que j’ai dégoté sur Vente Privée

6) Il n’y a qu’à Paris qu’on peut passer un déjeuner à se faire rembarrer par une serveuse mal lunée («Vous avez du riz complet ?» suivi en guise de réponse d’un regard meurtrier), puis une soirée à échanger des double entendre salaces avec un serveur mieux disposé («J’ai envie d’essayer des trucs chelous ce soir, vous me conseillez quoi ?» suivi en guise de réponse d’un regard égrillard) 

7) Le politiquement correct américain n’a pas droit de cité à Paris, mais un peu de (rire) gras ça fait du bien, surtout face à un menu apparemment écrit pour servir de prétexte à une série d’exercices de style sur le thème phallique («Vous êtes sûre que vous voulez pas goûter ma galette saucisse?» ou encore «La queue je vous la mets où ?»)

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8) On l’aura compris au vu des échanges précédents, à Paris même avec toute la bonne volonté dont je n’ai même pas fait semblant de disposer, il est difficile de se tenir aux dix commandements du gourou herbivore de mon centre de yoga préféré («On prend les asperges ?» suivi en guise de réponse d’un regard consterné et de «Tu préfères les pieds et oreilles de goret ou le groin pané ?»)

9) La mondialisation alimentaire est un mythe de toute façon : certes il y a un McDo dans la vallée du Mont Blanc et des croissants dans le café où je me trouve actuellement, mais la tomme à 12€ le kilo fabriquée dans une grange par un fermier de mon village alpin n’a d’égal que le divin guacamole avocat-maïs que prépare Kim dans mon village new-yorkais 

10) Malgré les bénéfices nutritifs cités plus haut, se déraciner, même de son plein gré, c’est un processus plus violent qu’on ne croit. J’irais jusqu’à oser sans vergogne la comparaison avec une amputation : sinon pourquoi aurais-je malgré moi fait passer chacun de mes trajets parisiens par le boulevard de Magenta, comme si mon appartement était un membre fantôme dont je refuse d’accepter qu’il n’est plus vraiment à moi ?

Heureusement Paris sera toujours là, et ses barricades peuvent trouver une utilité inespérée lorsqu’on traverse la place de la République à pied en fin de journée en s’apitoyant sur ses first world problems d’expatriée : bombes lacrymo de Nuit Debout + légendaire esprit de contradiction d’Hélène Muron = j’ai séché mes larmes illico !

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