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Dimanche 1er mai, début de soirée, j’écoute Gil Scott-Heron chanter New York City en regardant les passagers. I don’t know why I love you… but it’s real fredonne la voix de crooner, et je me dis que l’histoire d’amour qui a commencé pour moi il y a un peu plus de 9 mois sur un de ces sièges en plastique moulé orangé n’a pas l’air près de s’arrêter.
George Benson est d’accord avec moi. Il dit qu’il n’arrêtera pas tant qu’il ne sera pas une star on Broadway et j’ai envie de l’encourager en tapant des pieds. Pas besoin : il y a un mec assis là-bas qui bat déjà la mesure avec son parapluie en agitant la tête sur le même tempo que la chanson. Qui sait ce qui passe en ce moment dans son casque ? En tout cas il s’est mis à claquer des doigts au moment où dans mes oreilles à moi l’autre s’est lancé dans un scat. They say there’s always magic in the air…
Fulton street, l’homme-orchestre descend pour être remplacé par un type plutôt mignon qui, à peine assis, sort son téléphone dont il fait glisser l’écran dans un geste latéral bien connu des amateurs de Tinder. Pas grand-monde qui trouve grâce à ses yeux sur cette ligne de subway on dirait. Serait-ce lui alors, the only living boy in New York dont parle Paul Simon de son caractéristique ton neurasthénique ?
No sleep till Brooklyn, crient les Beastie Boys tandis que le train traverse le tunnel dans l’autre direction. Je me dis que moi aussi ça fait longtemps que je n’ai pas dormi. Quelle heure est-il à Paris ? Je suis distraite dans mes réflexions par un long bâton qui vient de s’installer avec son propriétaire de l’autre côté de l’allée. C’est téléscopique comme un poteau de tente mais nulle trace de la toile qui accompagne en principe ce genre d’ustensile.
West 4th street, je n’ai pas réussi à élucider l’énigme du bâton et il n’y a personne de nouveau à l’horizon. Encore 100 rues avant d’atteindre ma destination. Le train quitte la station au moment où dans mes oreilles Leonard Cohen annonce d’un ton solennel qu’il vient d’être condamné à vingt ans d’ennui. J’espère qu’ils seront plus cléments avec moi pour ce trajet infini.
Le rythme disco de ce morceau est si absurde que j’ai du mal à me concentrer sur les passagers. Un moustachu qui vient de rentrer tapote des pieds comme s’il entendait aussi sauf qu’il n’a pas d’écouteurs, lui. Il porte un coupe-vent gris et une tenue incolore de type plus-boring-tu-meurs. Seule une énorme chevalière ancienne à son annulaire trahit peut-être une passion secrète pour la reconstitution historique, ou une double vie en tant que chanteur punk gothique.
À la 42ème rue c’est apparemment l’heure de se rendre au zoo avec Simon et Garfunkel, qui tel Bison Futé recommandent de prendre un cross-town bus if it’s raining or it’s cold. C’est le diagnostic météorologique que semble suggérer aussi l’arrivée d’une fille chaussée de bottes en caoutchouc et munie d’un gigantesque parapluie. Je décide de renoncer aux animaux et de rester dans le métro.
Hey white boy, what you doin’ uptown ? Lou Reed, lui, attend son homme, et moi aussi : qui va monter que je pourrai observer ? Mon voisin d’en face va-t-il déployer son bâton et se mettre à faire des acrobaties au milieu du wagon ? Quant au Tinder addict, il a dû trouver quelqu’un à se mettre sous la dent car il a fichu le camp.
Columbus Circle, le man qu’on espérait rencontrer Lou et moi ne s’est jamais pointé ; on a même attendu tout l’été et l’arrivée de l’automne vient d’être signalée par Chet avec sa trompette. Ça me rend mélancolique. On traverse la station Natural History Museum avec ses animaux en mosaïque.
Ma destination approche et le train ralentit ; je me lève pour descendre et en voyant les regards surpris je comprends qu’au lieu d’écrire dans mon cahier j’aurais peut-être dû vérifier si la ligne A s’arrêtait bien à ma station. Enfer et damnation.
Le chanteur d’Interpol gémit dans mes oreilles avec un esprit d’à-propos assez ironique. Somehow I’m not impressed (with myself et with la MTA avec ses rogntudju de trains express). Sur le quai qui défile au ralenti sans s’immobiliser, une pub brandit en gros caractères le mot CATASTROPHE.
À la 103ème rue la station se sépare en deux étages et notre train s’enfonce dans les entrailles de la terre. On passe devant des wagons de marchandises où des types en tenues d’ouvrier avec des bandes réfléchissantes discutent en buvant des bières ; on se croirait un peu dans le train de la mine d’Eurodisney et un peu dans Germinal.
Dans ma playlist les Ramones s’excitent mais pas du tout au même rythme que le wagon, qui continue sa course d’escargot à travers la station 110th street. Rockaway Beach n’est peut-être pas hard to reach mais la 107ème rue, si ! The ride is too slow, dit le chanteur – ah ah, très rigolo. J’ai une furieuse envie de le mettre en haut-parleur à l’attention du chauffeur.
116ème rue, pour une raison mystérieuse la MTA a jugé utile d’accrocher sur les murs des ampoules colorées qui m’hypnotisent un peu. Mick Jagger est persuadé que la vie n’est qu’une cocktail party on the street et je l’imagine sur le quai en train de se déhancher sur ce rythme frénétique.
Hourra, grâce à cette énergie communicative j’ai réussi à courir hors du wagon et à traverser la station pour attraper le train local dans l’autre direction, tout ça avant la fin de la chanson. See your glass half full, dit l’affiche collée en face de moi dans ce nouveau wagon. Ils ont bien raison : cette aventure a au moins le mérite de me fournir de nouveaux sujets à observer sans avoir eu besoin de dégainer My My Metrocard.
Alors que la 110ème rue réapparaît par les baies vitrées, j’ai bon espoir d’arriver avant la tombée de la nuit à mon rendez-vous. Un type extrêmement prognathe vient de faire son entrée. Il gesticule en s’adressant aux passagers, apparemment pour poser une question au sujet du métro. Est-ce qu’il se serait trompé de ligne lui aussi ?
Miracle, je suis arrivée – je descends sous les applaudissements de Gil Scott-Heron, et j’éteins la musique pour lui couper la chique avant qu’il puisse entonner New York is killing me.
