On dira ce qu’on voudra sur les métaphores météorologiques mais quand même elles ont du mérite. Hier en tout cas il pleuvait sur la ville comme il pleurait dans mon cœur, et dans mes écouteurs il y avait, en boucle pendant des heures, l’air gloomy d’India Song. Je trouvais que les accords de piano en mode mineur de Carlos d’Alessio allaient bien avec la mousson de mai, et avec ma propre cascade intérieure. Bref, j’étais un peu comme dans l’Histoire sans fin quand le cheval se noie dans les marécages de la mélancolie: bien embourbée, et tous les Atreyou de la terre n’auraient strictement rien pu faire pour m’aider.
Une parenthèse contextuelle : quand j’ai emménagé dans mon quartier c’était l’été indien, et il y avait souvent des gens qui organisaient leur petite fête personnelle en pleine journée en passant de la musique super fort sur leur balcon ou leur perron. Ça m’a tout de suite rappelé la Jamaïque où il est courant de se promener avec une enceinte gigantesque sous le bras ou sur le siège de sa voiture, et où à tous les coins de rue on entend du reggae à 200 décibels. Maintenant ça y est, les beaux jours sont officiellement de retour ici, et ce n’est pas une journée de pluie qui interrompra les block parties.
Hier après-midi, donc, je remontais Nostrand avenue sous le déluge en maudissant mes stupides chaussures transformées en pédiluves (au niveau des orteils il y a des soleils brodés en doré – méthode Coué à deux balles) et mon t-shirt blanc devenu totalement transparent (au niveau des seins il y a un arc-en-ciel imprimé – arnaque totale). Alors que je cliquais sur play pour la 2000ème fois de la journée afin de bien accorder mon ouïe avec mon spleen, ma concentration auditive a été interrompue par un des nombreux street DJs de Brooklyn. J’ai levé la tête d’un air grognon et constaté que c’était la stéréo de Margot. Du coup j’ai enlevé mes écouteurs et je suis entrée.
Margot n’était pas là mais il y avait son assistant Darryl qui m’a dit d’un air rigolard, Long time no see. C’est vrai que j’ai du mal à passer devant la caverne de l’Ali Baba de Bed Stuy sans entrer jeter juste un oeil à ses nouvelles merveilles. La première fois c’était fin septembre, alors que j’allais retrouver mon futur colocataire Jason dans l’appartement encore vide pour lui donner une liasse de billets, en bonne immigrante clandestine. J’ai visé Margot sous son porche avec ses trésors sur des portants et son panneau “Installation Brooklyn” et je me suis dit, c’est un signe. Depuis on est devenues assez copines (dit la fille un peu naïve qui dilapide toutes ses économies chez sa soi-disant meilleure amie).
Le dimanche de mon retour il y a deux semaines il faisait gris, je n’avais pas beaucoup dormi et sur ma to-do list il y avait “ménage” et “laundry”. Pour éviter le coup de bambou classique de l’expatrié de retour d’un séjour au pays (j’aurai mis une dizaine d’années mais je commence à connaître le procédé), j’ai décidé de m’octroyer une visite de courtoisie chez ma dealeuse de vintage préférée. Je n’ai pas été déçue. Trois heures plus tard je suis ressortie de là proche du nirvana après m’être réincarnée en un certain nombre de femmes des années 80, toutes caractérisées par leurs penchants pour les couleurs criardes et les imprimés kitsch. Je n’avais pas assez de billets verts sur moi pour acheter quoi que ce soit mais le simple plaisir du déguisement m’a suffi ce jour-là.




Hier, l’heure était plus grave, et même si j’avais parcouru tout le cycle du saṃsāra dans la boutique de Margot en essayant toutes ses combinaisons en soie je ne suis pas sûre que j’aurais réussi à atteindre la libération promise par Bouddha. Non, hier, il n’y avait qu’une seule solution: l’achat. J’ai demandé à Darryl d’un air toujours aussi bougon si le sweat en velours bleu canard de la dernière fois était toujours là, en me disant intérieurement, c’est sûr que non, de toute façon je suis maudite sur douze générations. Bon, il se trouve qu’il m’attendait là, rangé dans le rayon pile en face de moi. Face à ce signe manifeste de ma bonne fée j’ai capitulé, et Darryl me l’a mis de côté.
Juste avant de ressortir sous la pluie je lui ai demandé ce que c’était que cette musique si contraire à mon humeur qui m’avait attirée irrépressiblement à l’intérieur. “Fleetwood Mac”, m’a-t-il dit, avant d’ajouter de son ton badin, “I like the classics”. J’ai ajouté la chanson à ma playlist et je suis partie d’un pas un peu plus léger effectuer ma mission de la journée. Lorsque je suis revenue à Installation une heure plus tard il ne pleuvait plus, mais par mesure de sécurité j’étais passée chez moi récupérer mon ciré jaune citron. J’avais aussi emporté un bâton de rouge à lèvres rose fuchsia qui m’a permis, avec le bleu turquoise de mon nouveau haut, d’achever ma réincarnation en human rainbow.
You can go your own way, c’était ce que chantait Stevie Nicks dans la stéréo de Margot quand je me suis réfugiée dans sa boutique hier avant d’aller démissionner du café. Je ne me suis même pas rendu compte sur le coup à quel point c’était approprié.
