Quatre heures de l’après-midi je sors du studio le corps crispé après avoir passé huit heures assise à mon bureau, j’ai encore le cerveau en ébullition et les doigts endoloris à force d’avoir écrit dans mes cahiers, je n’avais pas envie de partir mais je suis déjà en retard pour mon rendez-vous in the city, quand je les ai laissés ils écoutaient les Gymnopédies et j’ai appris à Marzuki comment prononcer Erik Satie, ça me donne envie de mettre ma playlist pianistes, voilà ça y est je descends Franklin Avenue en plein soleil en écoutant Kurt Weill, ah ça rime quelle merveille, ohlala il fait si chaud que même la soie légère de mon haut jaune fluo c’est presque trop, heureusement j’ai préparé six bouteilles de thé glacé qui refroidissent en ce moment au frigo, demain j’irai les boire sur le toit et en proposer au voisin écrivain, penser à apporter des pailles et un grand tissu pour pique-niquer dessus, quelle joie ça me donne envie de faire des entrechats, enfin c’est aussi à cause de la complainte de Mackie, alors j’ignore qui est ce Mackie et de quoi il se plaint mais ce que j’ai appris au Théâtre musical de Paris c’est que Kurt Weill était un génie, encore un compositeur allemand qui s’est réfugié aux Etats-Unis, encore un immigré qui a atterri ici, ce pays est un melting pot inouï, je ne sais pas ce qu’en pensent les gens dans le wagon à moitié rempli mais ça me réjouit qu’on soit tous réunis, en face de moi il y a une femme aux cheveux tirés dans une queue de cheval super serrée qui lit avec beaucoup de concentration un livre intitulé Detroit by Lisa D’Amour, c’est trompeur ce nom d’ailleurs, on s’attend à une histoire de coeur alors que si ça se trouve ça ne parle que de moteurs, mais la fille à côté d’elle avec son gros casque enfoncé sur les oreilles, qui sourit tout le temps d’un air béat de black madonna, peut-être qu’elle écoute des chansons romantiques, elle ? Oh heart of love, voilà le mien déborde d’amour pour l’humanité et j’espère qu’elle transmettra un peu de sa félicité au vieux clochard qui dort avachi du côté droit de la rangée, il a la tête penchée et la lèvre inférieure protubérante comme celle d’un personnage de BD, sa main est bandée dans un morceau de gaze grisâtre retenu par des élastiques et ses ongles sont épais et sales comme des petits cailloux, qu’est-ce qui a bien pu lui arriver le pauvre chou? Il relève la tête alors que je suis en train de le regarder, ses yeux sont toujours mi-clos et il me fait un grand sourire édenté.
