Delivery girl

Ce matin sans crier gare mes adducteurs m’ont menacée de se faire hara-kiri si je ne me remontais pas fissa sur un vélo. Pour les calmer j’ai envisagé de me réabonner aux Citibikes – qui sont comme les Vélib’ sauf que le capitalisme new-yorkais étant ce qu’il est, c’est une banque qui finance à la place de JCDecaux – mais face aux 20 kilos du cadre là ce sont mes pectoraux qui ont crié pitié. J’allais renoncer à mon idée quand me suis rappelé le vélo de course qui traîne depuis des mois dans la cave du café où je travaillais jusqu’au week-end dernier. 

“C’est Jimmy, un ancien delivery boy, qui l’a abandonné là, tu peux le prendre mais il est à plat”, m’avait prévenue Kim quand je lui avais demandé d’un ton innocent “Tu utilises ton vélo ou pas?”. Sur le coup ça m’avait un peu refroidie, mais ce matin j’étais pleine d’énergie et je me suis dit en repensant aux nombreux bouts de verre sur lesquels j’ai roulé par le passé, Allez, les vélos à plat, c’est une de tes grandes spécialités. J’ai regardé par la fenêtre, le ciel était tout bleu donc je n’ai fait ni une, ni deux et j’ai filé piquer le bike du coursier.

Une fois le vélo extirpé de la cave j’ai tâté le pneu avant en essayant de me souvenir du palpé-roulé de mon réparateur favori à Paris, un bonhomme gouailleur dont la boutique s’appelle, pour une raison que je n’ai jamais saisie, Toys Paradise. Hum, diagnostic de crevaison: ptêt’ ben qu’oui, ptêt’ ben qu’non. Ça ressemblait pas mal à ce qu’aurait dit mon charlatan préféré. Allez, inch’Allah il n’est pas crevé, j’ai deux vélos et deux mecs dans mon salon donc une pompe ça devrait pouvoir se trouver, ai-je dit à mes adducteurs qui commençaient déjà à s’échauffer.

Je suis donc remontée au rez-de-chaussée le vélo sous le bras (phrase qui ne rend pas justice à l’horrible complexité du procédé – entre ce p%$£&# d’escalier escarpé, mes Birkenstock qui ne faisaient que glisser, les pédales en métal et mon jean trop grand qui ne faisait que se prendre dedans j’ai bien cru que j’allais y passer). Arrivée en haut j’ai remercié Kim et suis repartie d’un pas guilleret en poussant devant moi mon nouveau destrier dégonflé. 

Au bout d’environ deux mètres, en entendant le bruit caoutchouteux de la chambre à air qui gigotait dans le pneu, j’ai commencé à regretter cette première initiative spontanée de la journée. Le temps d’arriver au bout du block suivant je me disais déjà, Quel enfer, à tous les coups il est crevé, tu sais même pas où est le charlatan le plus proche ni combien ça va te coûter, est-ce vraiment raisonnable d’aller faire réparer un vélo qui n’est même pas à toi, en plus c’est un vélo de mec, le guidon est trop bas et il y a d’immondes autocollants que tu pourras même pas enlever.

Je suis rentrée dans le hall de mon immeuble déjà totalement démotivée. Après avoir pompé frénétiquement pendant quelques minutes en entendant distinctement un bruissement j’ai constaté sans grande surprise que ça n’avait rien changé. Avec cette affaire il était déjà 9 heures et j’avais d’autres chats à fouetter (priorité de la matinée: trouver ma phrase préférée de tous les temps et la calligraphier au feutre sur un t-shirt blanc). J’ai tout de même décidé de rapporter le vélo tout de suite, comme ça c’était fait, basta così, fiasco terminé. 

Au bout d’environ deux mètres, en entendant à chaque pas le maudit bruit caoutchouteux de cette satanée chambre à air crevée j’étais sacrément exaspérée. J’ai décidé d’enfourcher ma monture et de pédaler doucement jusqu’au café pour m’en débarrasser plus rapidement. Insupportable cette barre devant, tous sexistes ces fabricants, et ce guidon à la noix c’est pour les nains ou quoi? En plus la selle a l’air dure comme du béton, franchement Jimmy ta guimbarde pourrie tu peux te la garder, merci. 

Cinq minutes plus tard, j’étais tout en bas de Nostrand avenue, les cheveux ébouriffés, mon haut en soie tout froissé par le vent qui s’était engouffré dedans, sans doute des moucherons collés sur les dents mais je m’en fichais éperdument. Présentement je me trouve donc devant mon bureau au studio, un vélo de mec totalement à plat à côté de moi, il y a une voix qui me signale que je ne sais toujours pas où ni comment ni avec quel argent je vais régler ce problème-là mais peu importe – quelle JOIE.

(photo non contractuelle)

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