Sur Nostrand Avenue en bas de chez moi il y a de mystérieux arrêts de bus équipés de machines dans lesquelles il faut composter sa Metrocard avant de monter. Maintenant je sais pourquoi la MTA a instauré ce système particulier: c’est parce que derrière leur look on ne peut plus quelconque, ces autobus donnent droit à un aller simple pour un autre monde.
Mardi matin mon amie Amanda et moi avons donc fait fi du ciel gris et enfilé nos lunettes de soleil de Thelma et Louise avant de monter dans la machine à remonter le temps qu’est le B44. On était tout excitées, surtout Amanda à qui j’avais promis une aventure dont elle se souviendrait toute sa vie (j’ai un certain goût pour l’emphase qui joue parfois des tours aux gens autour de moi).
Le bus a descendu tout Nostrand Avenue jusqu’à Avenue U, ce qui nous a permis de constater que le comité chargé de nommer les rues n’avait pas été très inspiré par là-bas. On a croisé toutes les lettres de l’alphabet en ricanant jusqu’au moment de tourner à droite sur une route où on a soudain senti l’odeur des embruns: c’était, en toute logique, l’avenue Neptune.
Au cours des trois jours qu’Amanda a passés chez moi on a eu le temps de refaire le monde dans sa quasi-totalité, mais un des sujets les plus épineux qu’on ait abordés est sans conteste la santé mentale de ces quidams chargés d’inventer les noms des rues. L’avenue de Neptune et celle de la Sirène pourquoi pas, Sea Breeze et Ocean View ok, c’est d’un pragmatisme exemplaire, mais l’allée du club des ours polaires, était-ce vraiment nécessaire?

Après une promenade sur le boardwalk désert on a fini par arriver à destination, et là c’était encore mieux que toutes les attractions du Luna Park réunies. Pour la modique somme d’un ticket de bus la MTA vous donne donc droit à une immersion illimitée et en toute liberté dans une réplique exacte de l’URSS de Gorbatchev. Culture, mode, langue et gastronomie: le tour operator ne recule devant aucune dépense pour vous faire découvrir tout ce que la belle contrée de mes ancêtres avait à apporter.

On a bien profité de toutes les options proposées: discuté en gesticulant avec des matrones coiffées de fichus à fleurs et des éthylomanes lubriques dont aucun ne semblait parler un mot d’anglais; goûté toutes les spécialités locales, du fromage frit aux choux farcis et du café parfumé à la framboise aux harengs plus salés qu’une grande tasse d’eau de la Mer Noire; et évité de justesse de se faire trucider par la Bratva pour une sombre histoire de smetana.




La visite se terminait par un déjeuner de pelmeni à la saveur non identifiée que nous avons dégustés sur un banc devant l’océan, accompagnés de la fameuse goustaya smetana que je nous avais dégotée au péril de ma vie. Ensuite Amanda avait un avion qui l’attendait, donc on a repris le métro vers l’an 2016 et le monde libre en se réjouissant qu’ils aient enfin ouvert les frontières.

