Dans le 6 train vers downtown où j’ai rendez-vous pour dîner. Une femme assise sur la rangée d’en face vient de mimer en agitant les mains dans ma direction la phrase, “I love what you’re wearing”. On s’est échangé des grands sourires à travers le wagon, comme des âmes soeurs qui se seraient enfin trouvées grâce au réseau de transports publics new-yorkais. Il faut dire que ma tenue multicolore me donne un peu l’air d’un perroquet tropical, et que ma nouvelle soulmate est vêtue d’un manteau rose bonbon dans une matière aussi velue que mon écharpe en mohair. A part un mec assoupi dans le coin à gauche du wagon qui porte un blouson couvert d’écussons rouge et dorés, personne ne porte de couleur: rien que des camaïeux de gris et de beige à l’horizon.
Je crois que ma voisine se demande pourquoi je n’arrête pas de relever la tête de mon cahier pour regarder furtivement les gens. Je cherche simplement des sujets à décrire mais ça, elle ne s’en doute pas un seul instant. Peut-être qu’elle croit que je suis une ancienne espionne de la CIA en pleine crise de paranoïa? Ohlala, elle s’est mise à tapoter frénétiquement sur le clavier tactile de son téléphone en me jetant des coups d’oeil alarmés. Ca y est, à tous les coups elle est en train de me dénoncer. Elle ressort de son sac le petit paquet de chips au cheddar qu’elle avait rangé. Sûrement un signe pour un complice caché à côté. L’étau se resserre sur moi je le sens. Dernière chips engloutie dans un sinistre craquement, elle écrase le paquet d’un poing menaçant. Ouf, plus rien à signaler pour l’instant, ai-je griffonné avant de refermer mon cahier pour pouvoir m’enfuir rapidement.
Pile au moment où je me suis levée pour descendre, ma voisine a sorti de son sac un livre et s’est ostensiblement plongée dedans. C’était une somme de plusieurs centaines de pages sur le sujet important que sont les tortues géantes des Galapagos. Il faut vraiment se méfier – les codes employés par les services secrets sont de plus en plus perfectionnés.
