Zapoï

Le champ lexical de l’alcool en russe est presque aussi riche que Roman Abramovich. Il y a un terme pour la vodka qu’on boit en guise de remède anti-gueule de bois, et un autre qui décrit un concept bien précis que seul ce peuple admirablement cuirassé aurait pu inventer : le zapoï. D’après Emmanuel Carrère qui raconte celles d’Edouard Limonov, c’est une errance alcoolisée de plusieurs jours qui peut mener n’importe où, et surtout loin de chez soi. J’ai été initiée à la chose par un russo-roumain dans une autre vie, avec de la liqueur offerte un dimanche matin par le tenancier en état d’ébriété avancée d’un магазин продукты du douzième arrondissement de Paris.

Aujourd’hui, mes beuveries se limitent à des bouteilles de très bon vin descendues en refaisant le monde avec ma garde rapprochée, et j’aurais plus tendance à honorer mon sang russe quarteron en allant expier mes péchés dans les dorures de la cathédrale orthodoxe Alexandre-Nevsky. Du coup pour l’errance alcoolisée, ce n’est pas gagné, mais dimanche dernier, j’ai tout de même ressuscité la tradition avec un zapoï à ma façon. Je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas à la fois avoir à la fois dans les veines quelques litrons de vodka, et une passion très matinale pour le yoga.

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Exodo

Il est 10 heures à peine et je marche vers chez moi, équipée seulement de mon téléphone, de mes clés et de mon air béat post-yoga. J’ai prévu d’aller passer la journée au studio, mais il commence à faire beau et il faut que j’aille chercher le vélo que j’ai acheté hier et aussitôt abandonné – pour cause de pluie – dans le Disneyland pour hipsters qu’est Williamsburg. Je vais y aller tout de suite, comme ça c’est fait. Je monte dans un bus au hasard en resquillant éhontément faute de Metrocard ou d’argent.

Le B43 remonte à une allure d’escargot l’avenue de Porto Rico, tandis que pour me distraire je détaille dans ma tête la tenue du pasteur afro-américain assis en face de moi. Pantalon blanc et chaussures aussi, chemise violette assortie au rebord de son panama, Ancien Testament en espagnol ouvert aux pages de l’Exodo, et surtout, cravate ornée de Bibles surmontées de petites croix. Je regrette amèrement de ne pas avoir de cahier sur moi pour le croquer.

Les magasins polonais du quartier de Greenpoint tentent de m’appâter avec leurs bocaux de concombres salés, mais je tiens bon – mes ancêtres ne sont pas venus de Russie pour que je fraternise avec l’ennemi. Je passe dans une bodega (vietnamienne) recharger mon téléphone, qui comme à son habitude menace de flancher, et en récupérant mon vélo je me rends compte que je suis à deux pas de chez mon copain Owen. Hop, un texto, hop, première invitation de la journée.

Ma frustration du bus est encore cuisante lorsque j’arrive chez Owen, et je ne tarde donc pas à lui demander, « Do you have a piece of paper ? ». Il me tend un paquet de papier à grain épais, « spécial CV » d’après la boîte. Je commence par refuser, c’est juste pour noter les absurdités qui me traversent la caboche tu sais, et puis il me dit « I don’t care » d’un ton qui sonne plus comme « I don’t give a shit » alors j’accepte gracieusement ce premier cadeau de la journée.

Owen m’offre un green chai et il se fait un café pendant que je prépare le petit-déjeuner. Au cours de l’année qu’il a passée à Paris, sur le bureau à côté du mien au Châtelet, Owen s’est pas mal francisé : du coup la conversation tourne surtout autour de sa nouvelle obsession pour le magasin d’alimentation Trader Joe’s. « Ça ne vaudra jamais le marché d’Aligre », me dit-il la larme à l’œil. Heureusement on y trouve des amandes au chocolat et à la noix de coco qui sont à mon avis une bonne compensation.

« Do you have a piece of string ? », dis-je soudain en avalant la dernière bouchée du coconut milk chia pudding. Je regardais mes feuilles A4 d’un œil chagrin (pas très pratique à transporter), lorsqu’une idée de génie m’a traversé l’esprit. Hop, trois coups de ciseaux, hop, un cahier relié. Il y a une tache de jus de fraise sur la couverture alors je colle dessus l’étiquette de mon sachet de Yogi Tea : Your greatest strength is love. Un peu abstrait mais après avoir été accueillie à bras ouverts pour un petit-déjeuner improvisé, ça me semble approprié.

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Radio

Le premier chapitre du cahier s’intitule The Lot Radio, et voici son incipit palpitant : « On est assis sur des bancs d’église posés sur du gravier, et sur la table devant nous il y a une étiquette avec écrit “table” ». Emile, qui habite à quelques rues de là et chez qui je viens de déjeuner au débotté, m’explique que cet endroit est comme un square municipal, sauf que ça ressemble à un squat. Un squat municipal, dont le mobilier vient de l’église d’en face. Normal.

Emile me présente François et Chris, le Suisse et le Belge qui se sont acoquinés avec le clergé pour récupérer le bail de ce terrain abandonné depuis des années. Les prêtres ont été tellement séduits par l’idée d’une cabine de DJ en forme de container industriel qui ferait danser leurs ouailles à la sortie des vêpres dominicales, qu’ils ont même partagé leur réseau internet avec cette francophonie connexion improbable.

« Tu connais Valmont ? » me demande Emile en pointant du doigt un grand gaillard bronzé aux cheveux gominés. Euh, non, mais c’est un personnage récurrent des Liaisons Dangereuses dont mes copines écrivent une nouvelle version par texto. On se dit bonjour et j’informe aussitôt la marquise de Merteuil de ce nouveau ragot. « Devine à qui je viens de faire la bise !!!! ». Bon, pour la débauche et le libertinage effrénés il faudra repasser.

Les looks des gens sont tellement uniformément loufoques que ce n’est même plus amusant à raconter, « ou à photographier », remarque Emile dont c’est un des métiers. Je me contente donc de noter verbatim des extraits de notre conversation, dont le coefficient de hipsteritude et de snobisme atteint des sommets. « Tu rigoles ou quoi, Burning Man c’est encore plus has been que Marfa ! » « Non en vrai le nouveau Marfa c’est le Round Crater de James Turrell, ça va être l’endroit le plus incroyable de la terre ».

L’endroit le plus incroyable de la terre, c’est un volcan endormi au cratère parfaitement rond, que le prolifique light artist James Turrell a acheté pour le transformer en observatoire astronomique. Je ne peux pas m’empêcher de penser à L’Étoile mystérieuse et à la fin du monde qui approche à grands pas. Ici pourtant le soleil brille tranquillement sans avoir l’air de vouloir se rapprocher de nous comme dans Melancholia.

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Moonrise

L’heure a sonné de se déplacer jusqu’au Northern Territory, un bar du quartier dont la terrasse jouit d’une vue imprenable sur la skyline de Manhattan. Un hydravion survole le territoire ; il paraît que c’est comme ça que les riches new-yorkais rejoignent les plages des Hamptons l’été. Toujours pas de météorite à l’horizon, mais une lune géante et irisée fait son apparition sous la forme d’un ballon tenu par Julie, une amie d’Emile dont c’est l’anniversaire aujourd’hui.

Les premiers invités me demandent comment je connais Julie. C’est un peu compliqué : « Alors je devais travailler avec Emile, donc c’est comme ça qu’on s’est rencontrés, mais bon finalement on sait pas trop si ça se fera, enfin du coup il m’a invitée à déjeuner, on a mangé des saucisses polonaises et du fromage français, et toi comment tu la connais ? ». Bref, Julie, je ne l’ai jamais vue de ma vie mais elle a du rouge à lèvres orange, une lune gonflée à l’hélium et une collection de bijoux trop beaux à son nom donc je suis officiellement sa nouvelle groupie.  

« Mingyur (c’est un nom tibétain car son père est tibétologue) (mais il est italien) », ai-je noté ensuite dans mon cahier. En fait il est un quart russe lui aussi, ainsi que français et polonais, et on s’est rencontrés pour la première fois au parc de sculptures de Storm King dans la vallée de l’Hudson il y a six mois. Depuis on se croise exclusivement de façon aléatoire, dans notre quartier, dans une poste désaffectée au vernissage d’une exposition d’art, et puis ici. Il est arrivé avec Tom, un Français chez qui j’avais passé ma mémorable dernière soirée à New York lorsque j’étais venue pour deux semaines de vacances en juin dernier.

« C’est un peu grâce à toi que je suis ici aujourd’hui », dis-je à Tom en repensant à cette fête incroyable dans le loft immense qu’il partageait avec des amis, et à l’état d’extase dans lequel j’étais en repartant au soleil levant, sans avoir rien consommé de la soirée. C’était le hasard, déjà, qui m’avait amenée là, en la personne de Camille, une autre New-Yorkaise d’adoption qui était à l’école primaire avec moi. « Mais elle est où Camille au fait ? ». Son meilleur ami vient d’arriver et je m’attends à la voir débarquer, mais il s’avère qu’elle est partie surfer à Rockaway pour la journée.

Tom me raconte que cette loft party de l’été dernier avait duré de 3 heures de l’après-midi à 10 heures du matin. Il fallait bien terminer en beauté : c’était la fin d’une époque ce soir-là, la dernière soirée avant que les cinq colocataires se fassent virer de l’immeuble par des promoteurs immobiliers. Aujourd’hui, il a un bail à son nom et sa propre salle de bain : « Ah ouais, t’es devenu bourgeois ! ». En discutant sous nos cheveux respectivement longs et peroxydés, on s’aperçoit qu’on a grandi exactement dans le même quartier, avec une seule divergence dans l’éducation : Jésuites vs. bonnes sœurs de l’Assomption.

Après cette téléportation mentale momentanée rue Desbordes-Valmore, la conversation prend un tour plus exotique grâce à l’italo-russo-polonais au nom tibétain, qui nous parle des mystérieuses retraites bouddhistes qu’il organise. Mingyur précise : « Mais c’est pas uniquement du bouddhisme religieux ». « Ah, c’est uniquement du bouddhisme sexuel ? », s’enquiert Tom, qui n’a à son grand dam jamais été convié. On parle ashtanga yoga, réincarnation et mozzarella (je ne peux décemment pas rencontrer un Italien sans me renseigner sur son fromager préféré).

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Sunset

18h28, il serait peut-être temps d’introduire un peu d’éthanol dans ce zapoï au rabais. C’est en toute logique le russe quarteron qui se dévoue pour m’offrir mon premier verre de rosé de la saison. Tom quant à lui me fournit l’accompagnement réglementaire de ce passage obligé de l’été : une American Spirit organique (« c’est les mêmes que les miennes, ça tombe à pic ! »). Nous allons nous parquer avec les autres fumeurs dans un périmètre réservé que l’on ne distingue du reste de la terrasse que par son gigantesque cendrier.

Une fille au rouge à lèvres rose me harponne : il faut absolument qu’on discute, elle aussi a prévu de partir en Inde cet été. Comment mes plans sur la comète sont-ils arrivés jusqu’à elle, je ne le saurai jamais. « Moi j’y vais en août, et toi ? » « Moi aussi ! » « Non ! » « Si ! ». Elle veut aller au Nord et moi au Sud, mais qu’à cela ne tienne, il faut absolument qu’on en discute. Elle disparaît tandis que je note dans mon cahier, « Il faut absolument que je discute avec Piera, une Suisse Allemande qui a un prénom italien ».

Piera malgré son prénom ne parle donc pas italien, mais Aurélie, si. Elle nous a entendus Mingyur et moi parler d’un ragazzo et vient de me demander ce que c’est que ce cahier sur lequel j’écris d’un air si concentré. Je note sa question, et une brève introduction : « Aurélie est photo editor. Elle parle italien grâce à un ragazzo nommé Angelo. Son vernis à ongles bleu ciel est l’équivalent de l’écran de mon téléphone : tellement destroy que ça en devient cool ». Elle profite de la diversion pour se tirer avec ma cigarette.

« Tu écris un documentaire ? », me demande un Américain qui s’appelle Larry. Je suis un peu prise au dépourvu et puis je me souviens que sur le t-shirt que j’ai enfilé pour aller au yoga ce matin il y a écrit « Sex, Docs and Rock’n’roll ». C’était le slogan d’un festival de documentaire pour lequel j’avais travaillé en Angleterre. Ça va, Larry aurait pu faire pire étant donné ce qui est écrit. « C’est pas très rock’n’roll ici », ajoute-t-il, très inspiré. En effet c’est plutôt électro ; d’ailleurs les deux DJ sont des jumeaux, qu’on ne distingue qu’à leurs casquettes : motif camouflage à gauche, et à droite « serial chiller ».

Je continue à chiller et danser un peu dans l’espace fumeurs alors que croît la lumière orange de la golden hour. Les gens ont l’air de plus en plus saouls et satisfaits, et j’interromps un instant ma communion cosmique avec eux pour noter dans mon cahier, « Je commence à me sentir un peu high ». C’est le moment d’y aller. Je vais dire au revoir à Julie, à qui je n’ai pas beaucoup parlé. Il y a une petite bouteille dans le seau à glaçons devant elle. Elle me dit : « It’s breast milk ». Je dis, « Ah bon ? ». Elle me dit « Non ». Elle annonce à quelqu’un d’autre qu’elle est la best matchmaker in New York City. Je note son adresse mail, on ne sait jamais.

« T’es encore là, toi ? », me dit Emile à qui j’annonce que je m’en vais. Oh ça va, ça ne fait jamais que quatre heures et demie qu’on est arrivés. Avant de partir je prends soin de confirmer l’invitation à dîner que j’ai décrochée chez la Italian connection de mon quartier, formée par Mingyur et son coloc Curzio. « Meilleure combinaison de prénoms ever », ai-je dûment précisé. Mingyur me dit de regarder le soleil à l’horizon. Je l’instagramme dans ma tête avant de descendre récupérer mon vélo devant The Lot Radio.

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Errancy

« Love this improv », me texte Mike à qui j’ai envoyé un message pour m’excuser d’arriver une heure et demie en retard au bbq auquel il m’avait conviée. « Is it like a dérive for the entire day ? » me demande-t-il lorsque j’arrive chez lui. Mike est francophone et francophile averti, et ce que j’ai fait aujourd’hui est un peu comme une mise en pratique de son sujet de PhD. Nos derniers échanges par texto étaient une levée de boucliers contre un traducteur qui avait eu l’outrecuidance de mélanger les mots « errancy » et « erreur ». Aujourd’hui, on a changé de sujet : « Woodside has really good thai food », écris-je consciencieusement dans mon cahier.

Mike et sa femme Shelma m’ont gardé des chicken wings à la sauce coréenne épicée. Il me demande si je suis toujours végétarienne, je réponds que ça dépend du contexte – aujourd’hui la réponse est clairement non. « It makes such a difference to have that smokiness in the meat », déclare Mike – une sentence que je consigne aussitôt, juste en-dessous de « There’s something not French about Mallarmé ». Ensuite, juste un dialogue : « – She’s nice. Yeah, she’s nice. She’s also a weirdo. Like we’re not weirdos ? ».  

Un peu plus tard, au Three Diamond Door, un bar du quartier, j’accepte volontiers mon deuxième rosé de la journée. Mike commande un gin and tonic et on s’assied dans la cour pour fumer ses American Spirit organiques. Je lui demande si je peux m’incruster au cours qu’il donne cet été à NYU, et dont l’intitulé génial est inscrit en gros dans mon cahier. Ecstasy : delirious knowledge and desire. Ça parle de « Greek stuff, Christian mysticism, and late modernist literature », le tout saupoudré d’un « case study of electronic music, raves and drug use ». Œdipe Roi sous MDMA !

Le DJ met un nouveau morceau. « That’s trap », enchaîne Mike d’un ton aussi docte que s’il s’agissait de Barthes ou de Sophocle. Le trap, en fait, c’est du Southern rap et, d’après le docteur ès sous-cultures qui m’accompagne, c’est aussi le genre de hip-hop le plus populaire du moment. Mike, toujours prévenant, m’indique où aller en écouter à New York (au Tender Chop), sur Internet (Vice.com) et même à Paris (à la Favela Chic).

Le cahier se termine abruptement par les deux statements suivants : « J’ai trouvé un diadème de princesse ! » et « I am the return of the repressed ». Je suis le retour du refoulé, en pleine forme et coiffé d’un diadème strassé. Seize heures se sont écoulées depuis mon départ pour le yoga, je me trouve à deux miles de chez moi et mon sang pseudo-slave comptabilise sans doute moins d’un demi-gramme d’alcool par litre, mais j’ai le sentiment d’avoir voyagé toute la journée.

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