Une des choses que j’adore dans mon quartier, c’est qu’il est à la lisière entre des zones presque intolérablement à la mode de Brooklyn (Williamsburg au Nord, Bushwick à l’Est, Fort Greene à l’Ouest), où tout est designé, enjolivé et marketé comme dans un Disneyland pour jeunes hipsters et bobos trentenaires, et l’Amérique profonde. J’exagère à peine: parfois je suis sur mon vélo et j’ai l’impression nette d’avoir pédalé à mon insu jusqu’à Paris, Texas, Athens, Georgia ou London, Ohio.
Si ce voyage spatio-temporel est possible c’est grâce aux deux grands axes qui circonscrivent Bed-Stuy: Broadway au-dessus, et Atlantic en-dessous. Broadway commence à Williamsburg dans le prolongement du pont, et Atlantic Avenue, au bord de la rivière aussi mais de l’autre côté, à quelques encablures du Brooklyn Bridge. Ces deux avenues se croisent au niveau de la gare d’East New York, à l’extrémité de Brooklyn juste avant le Queens.

Broadway est un drôle de boulevard qui n’a pas grand-chose à voir avec son homonyme de Manhattan. Sous les arcades du métro aérien, c’est une succession de boutiques bizarres et de boui-bouis aux enseignes en néon à moitié court-circuitées. J’adore aller m’y promener. Les poteaux en fer tremblent dans un tintamarre infernal dès que passe un train, la lumière semble passée par un filtre ocre, bref c’est le décor parfait pour un film de Caro et Jeunet.

Quant à Atlantic, c’est là que commence l’Amérique. Il y a six voies et les garages, carwash et magasins de pièces détachées automobiles succèdent aux stations-services. Les feux de signalisation jaunes, suspendus à des poteaux là-haut, se détachent sur un ciel aussi grand que celui qui surmonte la Route 66. En chemin vers mon studio ce matin, au lieu de tourner sur Franklin j’ai continué à pédaler tout droit. En route vers les USA! J’ai lancé hier la procédure pour mon visa.

