Vendredi dans la nuit j’étais en train de danser comme un derviche tourneur sur Niagara quand un individu mal intentionné m’a volé mon iPhone et ma CB. Le téléphone était tellement cassé que j’envisageais de le vendre au MoMa en tant que ready-made, et mon compte est plus sous-alimenté qu’un Somalien pendant la guerre du Biafra. J’ai eu de la chance dans mon malheur, puisque le voleur n’a pas jugé utile d’emporter mes items préférés: ma pochette dorée, mon rouge à lèvres qui s’appelle Canicule, mon khôl indien qui brûle les yeux dès qu’on en met, et surtout mon cahier.
Bon, mais quand même c’était un peu casse-pieds, surtout que cet idiot m’avait aussi piqué mon stylo. Alors qu’est-ce que j’ai fait? J’ai pris un bic qui traînait, et je me suis raconté une histoire. Je me suis dit c’est bien c’est le destin qui me signifie c’est bon ça fait 9 mois que tu es là, exit le placenta, maintenant c’est fini il est temps de commencer cette nouvelle vie. Fini le vagabondage, fini le bas de laine caché sous le lit, finie la maigre liasse de billets verts avec laquelle tu paies chaque mois une mobicarte. Finie l’existence sous le manteau, sous le radar, sous la surface de l’eau, il faut sortir ta tête peroxydée, la mettre sur un visa et la pointer à la Bank of America.
Bon, mais avant tout ça, je me suis quand même octroyé une dernière journée au stade ultime de clochardisation (dixit la fille qui tape ceci sur un MacBook doré). Clocharde ok mais bien habillée et en bonne compagnie: une fois rentrée chez moi j’ai donc enfilé un maillot, une robe et des sunglasses de diva, et je suis partie m’allonger sur la plage avec Joan Didion. Cette auteur américaine de fiction et de non-fiction qui a aussi un penchant pour les lunettes de soleil démesurées est une de mes writers préférées. Si vous suivez religieusement ce qui se passe ici vous vous souviendrez peut-être que l’obscur titre ci-dessus est tiré d’un de ses essais.

Dans Slouching towards Bethlehem, le recueil dont est extrait le texte en question, elle parle beaucoup d’errance : celle qui l’a fait osciller entre East et West Coast toute sa vie, mais aussi celle qui a mené ses ancêtres settlers jusqu’en Californie. Ce sont deux formes de vagabondage distinctes dans leur réalité concrète, mais connectées dans la psyché. J’aime bien me dire que Joan et moi on est toutes les deux atteintes de ce même nomadisme héréditaire et un peu imaginaire.
Le soir, devant mon ordi doré, en mangeant l’exquis comté 24 mois que m’a apporté mon amie Amélie, j’ai poursuivi sur ma lancée en lisant sur le site de la Paris Review un entretien avec mon idole du moment. Dedans elle explique notamment qu’elle voulait devenir actrice jusqu’au jour où elle avait compris qu’en réalité écrire, c’est la même chose que jouer la comédie. C’est raconter sa vie, imposer ses rêves à autrui, sortir du monde réel et s’installer dans un univers parallèle plus rigolo et plus joli.
C’est pour tout ça que je suis ici, sur ce blog et aux Etats-Unis. C’est pour ça que ce pays est rempli d’émigrés désespérés devenus writers, actors et storytellers. Même quand on n’a rien, surtout quand on n’a rien, même au fin fond de l’Oregon on trouve toujours un bout de papier et un crayon pour raconter ce qui se passe dans son imagination. Pendant que les champs brûlaient on m’a peut-être tout volé mais quand j’ai retrouvé mon cahier j’ai su que j’étais sauvée.
