Il a fallu que j’attende d’avoir retrouvé les flots de touristes américains du quartier latin pour découvrir un film qui trônait tout en haut de ma NYC to-see list depuis un moment. Je vis en recluse depuis mon arrivée à Paris, entre rangements, ménage et bricolage, mais pour la séance de ce soir j’ai réussi de justesse à quitter mon ermitage, et croyez-le ou non, j’ai même traversé la Seine pour l’occasion. Eh oui, il faut avoir des principes dans la vie: l’Atlantique passe encore mais la rivière ou le périph, over my dead body. Il n’y a guère que les cinémas germanopratins qui puissent déplacer la Parisienne psychorigide de la rive droite que je suis. C’est donc au Grand Action que j’ai enfin vu sur grand écran Do the right thing de Spike Lee.

Principes ou non, je n’avais pas trop le choix – la programmation était de toute évidence faite pour moi! L’histoire se passe à Brooklyn sur Stuyvesant Avenue, c’est-à-dire à six blocks de l’appartement où je viens de passer les dix derniers mois. Tout nombrilisme mis à part et même en faisant abstraction du sentiment de téléportation, ça parle tellement bien de New York et de l’Amérique d’aujourd’hui et d’hier que j’en ai eu des frissons. Spike Lee est connu pour les controverses qu’il suscite à chacun de ses films et lors de ses fréquentes interventions, mais dans celui-ci il se contente de montrer les choses telles qu’elles sont. Il y a les graffitis géants et les belles maisons en brownstone, les petites frappes avec leurs Boombox sur l’épaule et les vieux qui papotent toute la journée sur leur perron.
Et au milieu du Bed-Stuy majoritairement Afro-Américain de 1989, il y a Sal’s Famous Pizzaria, un pizza joint tenu comme son nom l’indique par une famille d’Italiens. (Un jour je ferai un recensement de mes prénoms favoris de mafiosi, et Sal en fera partie). En face de la pizzeria, au 159 Stuyvesant Avenue, Spike Lee a mis une épicerie tenue par des Coréens, nouveaux arrivants que tous les autres habitants insultent tranquillement. A la fin des années 80 les rues du quartier étaient déjà en proie à des tensions raciales, qui ne se sont pas atténuées avec l’arrivée en masse de hipsters blancs comme moi. L’antagonisme est peut-être moins explosif aujourd’hui – je n’ai pas une seule fois assisté à une scène aussi violente que la bagarre sanglante que montre Spike Lee – mais c’est impossible de faire semblant.
Semblant, c’est-à-dire comme si je n’étais pas les trois quarts du temps la seule Blanche ou presque dans les bus que je prends, comme s’il n’y avait pas régulièrement des policiers montant la garde toute la nuit dans les rues, des ambulances pour secourir les victimes collatérales des fusillades, et, presque dans le même block que Sal’s Famous Pizzaria, des adolescents qui font des overdoses de K2, une forme chimique de marijuana. Le jour où je suis partie de New York il y a deux semaines précisément, j’étais en bas de Nostrand Avenue mes sacs sur le dos, prête à prendre le métro en me laissant envahir par ce sentiment presque habituel maintenant de déracinement. Au croisement avec Fulton street il y avait un attroupement. Je me suis arrêtée en me disant, Tiens, encore un prédicateur ou un charlatan, je vais regarder, ça me changera les idées.
Ca m’a bien remis les idées en place, effectivement. C’était un mec avec un haut-parleur qui haranguait la black community et invitait les passants à se réunir le lendemain pour décréter “a state of emergency”. Il parlait d’un climat général de violence raciale dans le pays, et plus spécifiquement des meurtres de Philando Castille et Alton Sterling, tués par des policiers au début du mois de juillet. Spoiler alert: dans le film de Spike Lee, il se passe la même chose exactement. C’était il y a vingt-sept ans. Comment vivre dans un pays qui s’est construit sur de tels actes de violence? Comment croire que l’escalade puisse laisser place un jour à une coexistence pacifique? Comment do the right thing? Les images finales du film sont des citations de Martin Luther King et Malcolm X incitant l’un à la non-violence et l’autre à l’auto-défense.

Le fils de Sal, Pino, passe son temps à se plaindre des negroes, jusqu’à ce qu’à un moment son père lui réponde pour le faire taire “They grew up on my food, and I’m very proud of that”. J’ai tout de suite pensé à Kim, la cuisinière et propriétaire du café où je bossais à deux blocks de la pizzeria fictive de Sal Frangione. Elle se lève à 4 heures du matin tous les jours pour rôtir de la dinde, émincer des légumes, pétrir des petits pains et mixer des jus de fruits, et fait exprès de ne pas augmenter ses prix car elle considère que c’est important de nourrir les gens du quartier correctement. Je ne sais pas si je crois en quoi que ce soit – je ne suis ni la réincarnation de Gandhi ni celle de Saint-Augustin, Dieu merci, et je n’ai pas non plus la vocation d’Hillary. En revanche il y a une chose dont je suis sûre, c’est que la pâte à pizza que malaxe Sal tout au long du film avec amour vaut plus que tous les grands discours.
