Jerry & Jiminy

Hier, je me suis couchée de bonne heure. J’ai appuyé mon crâne demi-peroxydé contre les belles joues pleines et fraîches de l’oreiller, les fenêtres ouvertes sur le clair de lune et un courant d’air frais survolant mon lit – quel bonheur! c’est enfin la nuit! Tout à ma délectation j’ai bien failli ne pas entendre la provocation de celle que j’ai affectueusement surnommée Jerry, et qui a choisi ce moment précis pour commencer sa ronde nocturne dans mon salon. J’étais en train de me demander comment cette satanée rongeuse pouvait résister à tous les sachets de mort-aux-rats qu’elle décortique méthodiquement avec ses petites dents, et puis la tisane Help Sleeping que je venais de m’enfiler a fait son petit effet et, à peine mon ampoule néon jaune éteinte, mes yeux se sont fermés si vite que je n’ai même pas eu le temps de me dire “je m’endors”. 

Et, une heure et demie après, la pensée que pour une fois je dormais profondément m’a tirée des bras musclés de Morphée. Jerry avait fini son tour de garde, mais pour céder la place hélas à un invertébré. Il paraît que les Chinois, qui “sont très forts dans les supplices” m’a-t-on dit (je note tout dans mon cahier alors faites gaffe à ce que vous balancez), empêchent leurs prisonniers de dormir pour les tuer. C’était sans doute un moustique chinetoque alors – appelons-le Tang comme les frères du supermarché que je fréquente assidûment depuis mon arrivée -, quoi qu’il en soit ce tyran ne s’est interrompu de bourdonner dans mon oreille que pour me piquer exactement là où les aiguilles de Jomo mon acupuncteur bien-aimé ont l’habitude de se planter: entre les deux yeux, et sur les pieds. Impossibilité du grattage simultané. 

Il n’a pas fallu très longtemps à mon esprit retors pour trouver une signification symbolique à ce moustique déterminé à me sucer le sang jusqu’à la folie. Je me sens exsangue à Paris. Chaque jour qui passe ici, même avec mon appartement chéri pour abri, m’enlève de l’énergie et me rapproche de l’anémie. La voix de Jiminy Cricket dans ma tête, que j’arrive à faire taire parfois lorsque je m’enfuis, s’en donne à coeur joie ces jours-ci. Chaque phrase jamais prononcée à mon sujet est répétée, amplifiée, hurlée dans un mégaphone toute la journée. Pas besoin de mégaphone parfois – il suffit de consulter les messages dans mon téléphone. Je suis une mauvaise amie, une mauvaise fille, une mauvaise soeur, on ne peut pas compter sur moi et d’ailleurs je n’aime rien tant que faire du mal aux gens, bref je suis mal partie dans la vie et je finirai seule et sous les ponts. Ceux du métro aérien place Stalingrad ou pas?

Ah oui et Jiminy me signale aussi dans l’oreillette qu’en plus de tout le reste, les problèmes de riche que je raconte sur mon blog sont indécents. Oui, bon, ça, je conçois. Je suis mieux lotie que les gens que j’ai vus pour la première fois dimanche soir endormis sur des cartons à quelques coups de pédale de chez moi. Comment peut-on créer quoi que ce soit dans un tel climat? Et autre question qui vient avant celle-là, comment peut-on regarder le journal de vingt heures lorsqu’on se demande à chaque seconde si on a des battements de coeur réguliers ou pas? Tout ce que j’arrive à conclure de ces débats lancés récemment par deux de mes amis, c’est que si le Chinois est un bourreau-né, le Français, lui, est à la fois très politisé et très névrosé. Et moi je ne suis encartée nulle part mais à part ça, impossible de renier ma nationalité. 

Du coup la semaine dernière, pour me distraire des idées noires qui tournaient comme un derviche dingo dans mon cerveau, je suis allée au Champo voir Masculin Féminin de Godard. Difficile de résumer l’histoire, sauf en disant que ça parle d’un garçon qui est sondeur de son métier – et ce n’est pas un hasard. Le storytelling, ce sont les Américains qui sont experts en la matière, pas les Français. Nous ici ce qu’on fait c’est réfléchir, pas raconter; poser des questions, pas asséner des vérités. On y répond avec bonne ou mauvaise foi, à ces interrogations plus ou moins auto-centrées selon les heures de la journée, mais on n’a jamais fini d’en discuter. Est-ce que vous préférez vivre à l’américaine ou bien être socialiste? Est-ce qu’on peut vivre sans tendresse ou est-ce qu’il y a de quoi se flinguer? Ce qui est bien c’est que rien qu’avec ces deux questions-là, on peut tenir jusqu’à l’aube à discuter le bout de gras, Jerry, Tang, Jiminy et moi.

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(Jerry est-elle consciente et si oui est-ce un manque de tendresse qui la détermine à s’administrer une overdose de mort-aux-rats? Ce sera une question pour la prochaine fois)

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