Les Etats-Unis commencent-ils à ressembler à la vieille Europe, obsédée par son déclin, affaiblie par ses divisions et rongée par ses problèmes d’identité? Non je rigole – j’ai vaguement envisagé d’écrire un texte sérieux sur l’Amérique à la veille de ses élections, un truc dans le genre du cahier spécial du Monde qui parle de social-libéralisme et de chauvinisme et blablabla, sauf que j’ai beaucoup trop écouté Simon & Garfunkel et lu la Jeunesse de Picsou pour raconter des choses comme ça. Que celui qui a envie d’entendre une énième rengaine sur l’American dream qui est broken lève le doigt – en tout cas ce genre de discours ne passera pas par moi.
Telle que vous ne me voyez pas je suis accroupie dans la salle à manger de la maison familiale à Royan, sur les tentures aux murs il y a des gravures et des horloges anciennes et des assiettes en porcelaine, et dans la cuisine des cadavres de bouteilles et d’huîtres et de langoustines. Mais à 100 mètres sur le front de mer juste devant il y a un restaurant qui s’appelle Face à New York, alors même ici, même au pays de l’art de vivre et de la gastronomie et des discussions romantico-philosophiques jusqu’au bout de la nuit, difficile d’oublier que moi aussi j’ai fait comme dans la chanson de Paul Simon: je suis partie d’ici to look for America.
J’étais face à New York déjà quand j’ai pris mes billets après des jours et des jours d’hésitation. C’était l’été, mon appart était loué et je m’étais réfugiée ici en semi-dépression, après avoir compris tout d’un coup que la vie à Paris que je croyais réglée, définie, correspondant parfaitement à un plan quinquennal écrit pour moi, ne me convenait pas. Pour décider de tout plaquer il faut une bonne raison, ou au contraire une intuition. J’ai choisi la deuxième option, en me fiant à un signe laissé devant l’océan à mon intention. Le logo I ❤ NY en pâté de sable sur la plage de Pontaillac, il fallait y penser: mon ange gardien s’était manifestement donné du mal pour faire laver par la marée les derniers remparts de ma rationalité.
Et voilà, c’est comme ça que je suis partie il y a un an et quelques mois voir au pays du rêve américain s’il y était vraiment. Difficile de faire un rapport détaillé des neuf mois que j’ai passés à m’y confronter, et surtout loin de moi l’idée présomptueuse de témoigner pour les wetbacks mexicains qui galèrent toute leur vie dans des trailer parks au bord de la frontière. Je ne peux parler que de mon expérience de Française éduquée, qui n’arrive pas du tout en terrain conquis pour autant, mais qui ne peut pas non plus nier que parmi les immigrants certains sont un peu plus égaux que les autres. Sauf que ce n’est pas de ça que j’ai envie de parler – je hais les généralités.
Ah si, il y a tout de même une généralité sur laquelle je peux vous faire un rapport détaillé: l’Amérique est la terre des cow-boys et des Indiens, des sheriffs et des bandits de grands chemin, des conquistadors et des Incas, des propriétaires terriens et des esclaves enchaînés. Il serait temps d’arrêter de se leurrer: c’est l’esprit du pays et toutes les lois anti-armes de la galaxie ne changeront pas la mythologie de violence sans pitié sur laquelle les Etats-Unis se sont construits. L’Amérique, ce n’est pas la panacée, mais si vous trouvez les coordonnées géographiques d’un pays de Cocagne authentique je veux bien que vous me préveniez.
Alors ok c’est un peu court comme analyse, ok peut-être que je ne vis que dans les livres et les films et les chansons et les bandes dessinées mais franchement quand on lit le journal, quand on observe la réalité sans s’illusionner, qui peut me blâmer? L’Amérique pour moi c’est ce qu’en disent Elia Kazan et Walt Disney et Joan Didion et Paul Simon: un mot symbolique. C’est la meilleure de toutes les métaphores littéraires. Ma tante Anne me dit tout le temps qu’il faut arrêter de dire “il faut” mais il y a une chose sur laquelle je refuse de céder: il faut absolument continuer à rêver. Il faut faire comme Gatsby, posté en face du ponton de Daisy, qui chaque soir regarde la lumière verte de l’autre côté en disant que demain peut-être…
Demain peut-être que j’aurai mon visa, peut-être que je partirai comme mon père avant moi à la conquête de l’Ouest californien, peut-être que je chevaucherai Jolly Jumper toute seule dans la prairie au soleil couchant. En attendant, je le regarde devant l’océan en compagnie de Gatsby. Hier sur la corniche on s’est carbonisé la cornée en regardant la boule orange se noyer progressivement, et on a espéré très fort que le rayon vert apparaîtrait. Hop, disparu, aucune green light à l’horizon, j’allais dire Laisse tomber c’est bon pour les films de Rohmer ces conneries-là, dans la vraie vie n’importe quoi! quand il m’a interrompue en disant Mais si on l’a vu, c’était une toute petite lumière verte mais elle est apparue.
