“J’espère quand même qu’elle va pas passer!”
“Parlez pas trop fort, on va se faire lyncher!”
Il fallait se lever de bonne heure mais j’y suis arrivée: sur les coups de cinq heures et demie ce matin j’ai infiltré le noyau dur des partisans de Trump cachés parmi un océan de Parisiens bien-pensants. David est étudiant en relations internationales et Monique est avocat; j’ai décroché lorsqu’ils se sont lancés dans une conversation enflammée sur de Gaulle, la Russie, Jean Cot et je ne sais qui, mais à part ça ils sont tous les deux très sympa.
“Et là, y’a écrit quoi sur les bandeaux qui défilent en bas?”
“Ah mais en fait on peut te raconter n’importe quoi, c’est ça?”
Je n’ai pas mis mes lentilles en sortant du lit donc je suis effectivement plus aveugle qu’une chauve-souris; je n’avais absolument pas prévu d’échouer là mais mes pas m’ont guidée au Carreau du Temple malgré moi. J’ai poussé une porte vitrée au hasard et c’est comme ça que je suis tombée sur ces nyctalopes dont la plupart sont ici depuis hier soir. Peut-être qu’ils me racontent n’importe quoi, en tout cas ils disent qu’Hillary est une guerrière et que c’est bien mieux comme ça.
“Why are you crying?”
“I don’t know! No reason! What are we going to do?”
Accoudée au bar derrière moi il y a une fille qui pleure depuis une heure. Elle a l’air un peu avinée et je ne peux pas m’empêcher de penser que c’est sur son propre sort qu’elle a besoin de se lamenter, mais comment la blâmer? Je me revois accroupie devant mon écran au beau milieu de la nuit avec les breaking news sous le nez et toute la misère du monde sur le dos. Où va le monde où vais-je où allons-nous, what are we going to do? Tout se confondait dans mon esprit donc il n’y avait pas mille solutions: j’ai enfilé mon vison et je suis sortie marcher sous la pluie.
“C’est une grosse défaite pour les instituts de sondage et les médias”, annonce le journaliste d’un ton sinistre, pleurant sur son propre sort lui aussi.
“Bah tu changes de métier mon vieux!”, lui lance Monique en rigolant.
Je continue à discuter avec mes deux acolytes, qui ont entre autres le mérite d’être bien plus amusants que la horde de dépressifs attroupés bovinement devant l’écran géant. Sur les coups de sept heures j’appelle mon petit frère qui a passé la nuit devant la télé; j’en profite pour lui annoncer qu’on peut être pro-Trump et tout à fait sensé! Mon voisin me regarde d’un air mi-figue mi-raisin.
“Il peut pas arrêter de dire Donaldeutrump? Il vient de Marseille ou quoi?”
Ce qui est bien avec les Parisiens c’est que même au coeur de la tourmente on n’oublie pas les vrais sujets, comme se moquer de l’accent Marseillais, ou draguer la fille du bar qui est toujours aussi éplorée mais plus entourée qu’à mon arrivée. De mon côté je rencontre aussi un franc succès malgré ma tenue d’as de pique tombé du lit à cinq heures et demie; le Carreau du Temple est un bon rendez-vous pour les freaks de tout acabit.
“C’est quoi?”
“C’est un truc de la répression contre les Noirs je crois. Les Blaque Panthère, tout ça…”
David et moi sommes allés faire un tour dans la salle de cinéma où nous n’avons trouvé qu’un type à moitié endormi et un documentaire presque fini. On a juste le temps de voir Obama annoncer qu’America is a place where everything is possible, et hop, séance terminée. On quitte nos fauteuils douillets pour s’asseoir sur un chariot qui traîne dans le couloir. David me raconte qu’il a habité en Iran et au Tadjikistan, on parle de Rastignac et d’Abel et Caïn et de l’éternel féminin, et on rigole bien.
“Vous êtes les plus drôles!”, déclare un mec très élégant qui est en train de nous photographier à la dérobée. Fabrice est historien et restaurateur de décors; il a travaillé sur les boiseries de l’ambassade des Etats-Unis et nous déclare d’une part que c’est formidable la diplomatie, et d’autre part qu’en ce moment il écrit un roman.
“Ce qui est bien quand on écrit un roman, c’est qu’on peut raconter ce qu’on a envie!” me dit-il en précisant que dedans il compte parler de son dentiste qui est un mal-aimé.
“Comme disait Booba, la France c’est les Etats-Unis avec dix ans de retard!”
J’ai laissé Fabrice et David discuter de l’avenir de la diplomatie et suis retournée zoner au bar tel un lapin myope pris dans les phares. Frantz m’interpelle en me parlant de mon pelage; une minute plus tard ça y est il est lancé dans un exposé sur le mentalité américaine, Make America great again, et caetera et caetera.
“Cette histoire ça va faire le ménage dans le cerveau des Français, ils vont se dire on peut élire un outsider. Moi je suis passionné par les challengers. Le gars, il est rentré en politique l’année dernière!”
“On devait fermer à 7 heures mais comme c’est une nuit historique on est restés ouverts.”
Ah bon, alors si tout s’était passé comme prévu et qu’Hilary avait été élue on aurait déjà été fichus dehors sous la pluie? La conversation repart sur les instituts de sondage qui sont décidément un bouc émissaire idéal, mais j’en ai un peu marre. Je sors fumer une cigarette avec un autre Donald qui n’a pas grand-chose à voir avec celui que tous les écrans donnent gagnant.
“En France, les gens n’aiment pas bosser”, dis-je à Donald qui opine du bonnet. Je dégaine mon discours capitaliste plus vite que mon ombre en ce moment.
“En France, on se tape le bide!”, répond-il d’un air hilare et cette fois c’est moi qui ne peux qu’acquiescer. Je ne suis pas non plus la dernière à dégainer mon Opinel lorsqu’un morceau de fromage apparaît.
Les dernières brebis égarées sont sorties dans le froid; le Carreau du Temple ferme ses portes pour de bon cette fois. On échange cartes de visite et numéros de téléphone; je note mon prénom et mon nom sur des bouts de papier en continuant à parler, ma clope coincée au coin du bec.
“T’as un petit côté Belmondo, tu sais?”
“Juste une dernière interview, please!”
Ce n’est pas à Bébel que la journaliste s’adresse mais à l’Américain de service, un dénommé Carl qui a le malheur d’être le seul de ses compatriotes encore présent à cette heure avancée. L’autre anglophone qui zone sur le trottoir à côté est un natif de Newcastle qui pourrait difficilement se faire passer pour un Yankee. Carl finit par céder aux sirènes de BFMTV; il a juste le temps de me dire sa façon de penser avant de se faire harponner:
“La vie en France, c’est plus doux, vous voyez?”
Je vois assez bien, oui. Il est huit heures et demie; le réveil vient de sonner. Si je marche vite j’ai juste le temps de regagner le lit avant qu’il en soit sorti.
“Alors c’est bon, c’est Hillary?”
Je ne réponds pas. Il ouvre un oeil endormi et repose la question.
“Tu déconnes?”
“Non.”
“Tu déconnes.”
“Non.”
Je m’extrais du lit le temps de faire du thé, et quand je reviens la couette l’a englouti. Je tente de lui raconter la fin de ma nuit d’un ton un peu surexcité:
“Mais figure-toi qu’on peut être pro-Trump et tout à fait sensé!”
“Ohlala, t’es devenue républicaine pendant la nuit?”
Je repense à l’accablement total du moment où j’ai allumé mon ordi au début de mon insomnie. Bon, dans ces cas-là, il n’y a pas mille solutions. Call me pro-Trump si vous voulez, mais faire l’amour plutôt que la guerre c’est toujours une riche idée.
