Hier soir après un week-end passé à m’enfiler petit salé, blanquette de veau, époisses, morbier, nougat et Chambolle-Musigny à tire-larigot, je suis allée voir un film sur l’industrie agro-alimentaire aux Etats-Unis. On pourrait appeler ça un grand écart, sauf que j’avais la panse bien trop remplie pour entreprendre ce genre d’acrobatie.
Le film s’appelle sobrement Food Coop et c’est un documentaire sur la coopérative pionnière de Park Slope dont j’ai déjà parlé ici. Pour ceux qui ne suivraient pas attentivement, il s’agit d’un supermarché de Brooklyn super bien achalandé en produits bio, de bonne qualité et pas chers, mais pour y avoir accès, il faut participer.
Tous les membres sont donc à la fois propriétaires, employés et managers: ils contribuent financièrement en s’inscrivant, ils donnent de leur temps chaque mois pour travailler, et ils participent aux assemblées pour décider ensemble comment le magasin doit fonctionner. C’est comme un kolkhoze au bon vieux temps de l’USSR, mais avec plus de spaghetti de betteraves dans les rayonnages.

Un des avantages, c’est l’application de la redoutable organisation fordiste du travail à une cause autrement plus excitante que la fabrication de voitures. Emballez amoureusement ces morceaux de gouda au cumin, scannez systématiquement ces gigots d’agneau, étiquetez soigneusement ces caisses de fruits de la passion et vous pourrez les acheter pour 40% moins cher que chez le voisin.
Le film montre bien à quel point le système, instauré en 1973 et comptant plus de 16000 membres aujourd’hui, fonctionne comme sur des roulettes – comme tout ce qui peut générer du profit aux Etats-Unis. Si vous vous avisez de jouer contre les intérêts de la Coop – en glissant subrepticement de la viande dans votre sac à dos par exemple, ou en faisant le travail buissonnier plusieurs fois d’affilée – hop! Un préavis, un procès populaire maybe, et c’est l’exclusion.
La Coop est au fin fond d’un quartier de Brooklyn pas particulièrement bien desservi par la MTA, il y a des gens qui passent deux heures dans les transports pour y aller, et les queues devant les caisses sont tellement longues que le magasin publie un journal, la Linewaiters’ Gazette, pour faire patienter ses clients. “J’ai toujours cru que c’était une secte”, raconte une nouvelle membre à l’écran, et en voyant les casiers de fiches bristols plus détaillées que celles du Grand Orient, on la comprend.

Comme tout phénomène culte né aux Etats-Unis, la Food Coop fait des émules ici. A Paris, La Louve est en train de développer un modèle similaire: un supermarché coopératif et participatif proposant du bio, du local et de l’artisanal dans un quartier plus réputé pour ses accras de morue surgelés que ses chefs étoilés. C’est une initiative réjouissante, mais malgré le snobisme outrancier des Parisiens pour tout ce qui vient d’outre-Atlantique je ne suis pas convaincue que la Louve fera l’objet d’un tel culte de la personnalité.
Aux Etats-Unis, dont je peux parler sans langue de bois après y avoir vécu deux fois (un an dans le Deep South à Atlanta et un an à Brooklyn pour ceux qui ne suivraient vraiment pas), la malbouffe est un problème quotidien. Même à New York qui est un paradis pour les papilles avec ses arepas vénézuéliens, ses ramen japonais, ses pierogi polonais et ses poké hawaïens, on est souvent désespéré par l’impossibilité de se procurer des ingrédients de première nécessité.
“People don’t cook here – it’s depressing”, dit un member-owner de la Coop interviewé au début du film. C’est exactement ce qu’on ressent en tant que Français plus porté sur les apéritifs artistico-gastronomiques que sur les chips de maïs avalées devant un écran d’ordinateur en guise de déjeuner. En Bourgogne ce week-end, entre les gougères au comté et le jambon persillé, j’ai dégusté une salade ornée de fleurs de bourrache qui en plus d’être jolies sont paraît-il très bonnes pour la santé.

C’est dans un supermarché de Bed-Stuy, mon ancien quartier new-yorkais, que j’ai pris cette photo en février dernier – à des années-lumière de l’Intermarché provincial d’où venaient le comté et le jambon persillé. Les caméras du film d’hier s’aventurent jusqu’à ce même supermarché pour suivre une member-owner en quête d’un citron frais. Elle finit par en dégoter un à moitié moisi dans une des épiceries où, quand il s’agit de trouver un pot de glace en pleine nuit, on a un choix presque infini. Le maraîcher bourguignon à qui j’ai acheté navets boule d’or et carottes multicolores semble tombé d’une autre galaxie.
“C’est dans l’accès à la nourriture qu’on mesure vraiment la portée du système de castes de ce pays”, dit la member-owner de Bed-Stuy, qui travaille dans le domaine de la food justice. J’étais en train de noter verbatim dans mon cahier un de ses jugements définitifs sur la food culture aux Etats-Unis quand la fille assise derrière moi au cinéma m’a tapé sur l’épaule: “Vous pourriez faire moins de bruit avec votre paquet s’il vous plaît?”. On dira ce qu’on voudra sur la France, liberté égalité blablabla, mais si on ne peut plus manger des Dragibus tranquillement au cinéma, je vais peut-être devoir émigrer fissa.
