C’était plutôt bien parti. Je suis arrivée armée d’un avocat, d’une poire et d’une dizaine de figues pour mon dîner (les repas isomorphiques c’est ma nouvelle spécialité), prête à en découdre avec la vie, j’ai rempli mon thermos de thé et, de l’air important qu’aurait pris Ernest Hemingway pour signifier à Hadley que la bagatelle attendrait, j’ai annoncé: “Ce soir, j’écris”. Je me suis accroupie devant mon ordi avec mon festin d’animal sauvage à proximité, et puis c’est là que j’ai entendu le bruit distinctif de la caisse à outils. Adieu veau vache cochon couvée et toute velléité de travailler – j’ai dû être plombière ou maçonne dans une autre vie, tout ce que je sais c’est que si j’avais un marteau je cognerais le jour je cognerais la nuit sans jamais me lasser.
Une demi-heure plus tard, j’étais toujours accroupie mais mon écran avait été remplacé par un projet autrement plus urgent: le percement de trous en cercle concentrique dans le fond d’une boîte de conserve ayant jadis contenu des petits pois à l’étuvée. Hop là – un égouttoir à couverts ! Hourra ! Je me serais bien remise à écrire mes mémoires après ça mais les perroquets du rideau roulé en boule sur la chaise me regardaient d’un air de dire, quand nous suspendras-tu enfin à la tringle prévue à cet effet ? Ils m’ont fait pitié, j’ai cédé. Avance rapide jusqu’au milieu de la nuit : les perroquets me sourient, mon égouttoir à couverts aussi, on a même réussi à fabriquer un porte-serviettes de bain de nos blanches mains et à suspendre un tableau au-dessus du bureau, mais sinon, ah non, je n’ai toujours rien écrit.
Peut-on avoir le beurre Bordier et les bras musclés du crémier ? C’est la question qui me taraude en ce moment, et que je ne manque pas de poser régulièrement au malheureux crémier qui n’a pourtant rien demandé. « Je ne peux pas rester ici ! Je ne veux pas d’une vie de femme au foyer ! » ai-je fini par déclamer lundi aux alentours de minuit après cette soirée domestique qui m’avait pourtant comblée de félicité. Sur la table de nuit, je voyais Marguerite Duras me jeter des regards goguenards depuis la couverture de sa biographie. On a trouvé le bouquin de Laure Adler samedi dernier dans le grenier de la mère du crémier, où j’étais montée pour chercher des moules à manqué. Je suis redescendue de là avec une armada de moules en forme de cœur, et la biographie, en me disant qu’au moins cette histoire ferait bien rigoler ma psy.
En réalité, vous vous en doutez, personne ne m’a demandé de rester à Paris, et encore moins de devenir femme au foyer. Ces derniers temps, je repense souvent à ce que m’avait dit ma prof d’histoire de khâgne, pour couper court sans doute à une énième jérémiade (« Le problème vous comprenez c’est que les paysans au 19ème siècle, on a connu plus golri comme programme ») : « Le problème, Hélène, est entre vous et vous ». Je ne connaissais pas encore ma psy, mais si elle avait été là je crois qu’encore une fois elle aurait bien ri. Est-ce que Paris est sinon une fête du moins la ville de l’amour et de la douce oisiveté ? Et New York celle du boulot frénétique et des single ladies carriéristes, comme Samantha dans Sex and the City qui case ses amants dans son agenda entre le déjeuner et le premier meeting de l’après-midi ? Et more importantly, est-ce qu’un jour j’arrêterai de faire des théories sur tout ce qui se passe dans ma vie ?
Le lendemain du psychodrame de la desperate housewife, j’étais allongée dans le lit en train de méditer, ou peut-être de me ronger les ongles et les lèvres méticuleusement en angoissant.
– Bon, qu’est-ce t’as maintenant ?
– Je suis incapable d’écrire quoi que ce soit, j’ai essayé ce matin ça marche pas, c’est fini je te le dis, voilà.
– Mais non calme-toi, déjà t’as qu’à faire un plan la prochaine fois.
– Non mais l’écriture ça doit être spontané, si je planifie ça n’a aucun intérêt !
– Arrête deux secondes avec ton écriture automatique, t’es pas Jack Kerouac hein !
– Bah t’es pas sympa. [Croisage de bras, bouche à l’envers, regard lançant des éclairs.]
– Bon. Alors d’abord, t’as rien, là. [Il pose sa main là où Jack Kerouac a quelque chose et pas moi.] Ensuite, t’as pas d’amphétamines plein le sang, si ? Et t’as même pas ton permis ! Alors tu t’inscris à l’auto-école et on en reparle, ok ?
Bon. Au pire ça servira toujours pour conduire les enfants au centre aéré.
