The sun shines differently through these windows

Quand je me suis réveillée il y avait déjà une couche épaisse de neige dehors et il était trop tard pour le premier cours de yoga de la journée. En entendant le vent souffler avec un vacarme d’ouragan j’ai hésité un moment, et puis je me suis prise par la main, tirée du lit et habillée. En ouvrant la porte de l’immeuble j’ai eu besoin de me prendre par la main un peu plus fermement pour me traîner à travers la tornade jusqu’au studio de yoga. 

“So far only one other student turned up”, a dit le prof d’un air qui semblait signifier “Et d’ailleurs j’aurais préféré que vous restiez au lit toi et lui”. J’ai dit qu’on méritait de se congratuler d’être arrivés jusque-là, et que peut-être en récompense on pourrait passer une heure en śavāsana. Personne n’a bronché et quand le prof a suggéré de commencer par une demi-heure de hard work avant de s’étirer, l’autre élève a dit ok. Scrogneuneu, studio de masos. 

Une heure plus tard, j’avais arrêté de ronchonner et je me sentais, comme souvent dans ces cas-là, au nirvana. J’ai eu une envie subite d’avocat donc je me suis prise par la main encore une fois et emmenée d’un pas guilleret (bien que mouillé) jusqu’à mon magasin mexicain préféré. Une fois arrivée j’ai bien rigolé. Il y avait un chanteur latino qui beuglait dans la télé, des montagnes d’absurdités, et surtout des aguacates et des mangues ataulfo à tire-larigot. 

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“Tu te souviens dans La Petite Vadrouille quand ils retrouvent leur copain indien scalpé dans un désert enneigé?” C’est ce que j’ai demandé à mon frère qui avait eu la prévenance de m’envoyer de Paris un article très informatif sur le blizzard new-yorkais. (Ils oublient juste de préciser l’effet aggravant que cette météo mélodramatique peut avoir sur les gens au tempérament déjà plus larmoyant qu’une telenovela du Mexique).

La Petite Vadrouille, ou en anglais Seven Alone, c’est un film dont on se passait la vidéo-cassette en boucle quand on était petits. Le titre original rend bien mieux justice à cette histoire d’enfants perdus qui traversent l’Amérique en chariot branlant dans l’espoir d’arriver un jour au paradis promis par leurs parents. (Je ne vous spoile pas la fin mais sachez que la K7 familiale a été conservée plus précieusement que le Saint Graal.)

En franchissant la porte en plastique qui sépare le Mexique de la Sibérie, les mains cisaillées par des sacs en plastique remplis de mangues et d’aguacates, et en recevant en pleine face une rafale de glace, j’ai donc pensé à Seven Alone. Et j’ai pensé aussi aux pilgrim fathers dont on nous rebat les oreilles en cours d’anglais, les mecs du Mayflower venus ici en quête d’un monde meilleur et accueillis par des blizzards comme celui-ci. 

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J’ai pensé aussi à Joan Didion et à cet extrait de “Notes from a Native Daughter”, un essai sur la Californie (qui précède celui où elle dit qu’on ne “vit” pas à Xanadu). Je ne suis pas encore partie trouver cet immense ciel délavé, ni les champs de l’Oregon dont rêvent les sept orphelins dans leur chariot branlant. Je me suis contentée de traverser l’océan comme les premiers pilgrim fathers et je n’ai pas encore run out of continent

Il faut sans doute s’être souvent pris par la main et coltiné beaucoup de trajets enneigés jusqu’à des studios de yoga et des épiceries mexicaines avant de se dire, ok, goodbye to all that, j’en ai soupé, je pars de l’autre côté. Mais pendant ce temps-là, pendant qu’on baisse la tête pour éviter de se faire transpercer les globes oculaires par des stalactites volants, difficile de ne pas penser à tous ceux qui sont passés par là avant. 

En fantasmant dans un coin de ma tête sur la tartine d’aguacate et la mangue juteuse que je croquerais bientôt à pleines dents, j’ai donc pensé à tous ceux qui sont passés par là dans d’autres conditions que moi, et je me suis dit que pour venir affronter les éléments dans ce qu’ils peuvent avoir de plus déchaîné il faut vraiment être désespéré. Il faut vraiment s’être dit avant de monter dans le Mayflower que cette fois-ci ça y est, on a run out of continent

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Je n’ai pas regretté une seconde de m’être pris la main ce matin, pas plus que je ne voudrais rendre au magasin un seul de ces moments de désespoir profond qui sont sans doute le lot de tous les vagabonds. Sur mon tapis de yoga je nous voyais tous les trois et je me disais, Eh ouais on en a bavé j’avoue mais on est quand même sacrément contents d’être là. Et j’espère de tout coeur pour les mecs du Mayflower qu’eux aussi ont eu droit à des tartines d’avocat.

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