“C’est l’été” ai-je annoncé à Natacha et Shayla en traversant Washington Square hier pendant l’heure dorée. Aucune de nous trois ne portait de chaussettes et sinon d’été il y avait en tout cas une atmosphère de printemps. C’est une nouvelle saison qui commence, je le sens cette année peut-être plus qu’auparavant. Il y a tellement de nouvelles choses dans ma vie que je ne sais pas par où commencer pour les lister (ça va d’une carte de sécurité sociale et de commandes de boulot qui m’excitent tellement le cerveau que je bondis du lit tel un diablotin à 3 heures du matin, à un jean rose qui me réjouit à l’infini).
Dans une ville comme New York au climat continental humide, c’est-à-dire totalement extrémiste, le début de chaque saison est un moment un peu magique. Pour les frileux les alentours de début janvier sont un mauvais cap à passer, mais quand comme moi on est excitée à la perspective de remettre des écharpes et des grosses chaussettes, ce n’est qu’une question de garde-robe à changer. Au début du printemps dernier il y avait du changement dans ma vie aussi mais c’était toujours en chantier, comme l’indique ce selfie plein de mélancolie pris dans les toilettes du cinéma Sunshine il y a exactement un an.

“Any exciting projects?” demande un type à un autre dans le café où je suis installée pour la matinée. Les New-Yorkais sont comme ça: tournés vers l’avenir, vers la nouveauté, comme des tournesols convaincus que chaque jour peut apporter son lot de douceur du moment qu’on est prêt à aller la chercher. Quand je suis venue en vacances il y a an et demi, c’était le début de l’été, j’ai été accueillie par la ville et ses habitants comme si j’étais le messie, et en une journée j’ai su que j’avais profondément envie d’être ici. J’ai su tellement vite que tout le monde à Paris a cru j’étais devenue complètement cuckoo lorsque je suis rentrée et que j’ai annoncé, ciao les amis, je me casse à New York City.
Le tatouage tournesol je l’ai fait faire à Chinatown six mois plus tard, au début de l’hiver. C’était un memento. Si j’ai fait fi ainsi du commentaire de ma mère (“Bien sûr que tu peux te faire un tatouage si tu en as envie ma chérie, c’est juste que nos relations ne seront plus jamais pareilles après”) (pourquoi vous croyez que j’aime autant le climat extrémiste de cette ville?) c’est parce que je savais que je ne me lasserais jamais du symbole. J’ai croisé un champ de tournesols dans le train qui m’emmenait vers Royan quelques jours après être rentrée de New York il y a un an et demi. Le retour à Paris avait été comme une descente de MDMA multipliée par cent.

Voilà un texte d’E.B. White, un journaliste et écrivain très connu ici pour ses essais sur la ville. Au cas où vous n’auriez pas déjà remarqué en me lisant, les New-Yorkais n’aiment rien tant que parler de leur ville et de ses habitants. Sous les touches du typewriter de White c’est une merveilleuse compagne qui vous promène d’un pas rapide dans les rues de Manhattan lorsque vous lui attrapez le bras en sortant de la Public Library. Peut-être parce que c’est ce qu’il est lui: lire ses textes, c’est partir à la découverte. Pour moi New York est un tournesol, peut-être parce qu’Hélène veut dire éclat du soleil et que j’aimerais bien jouer ce rôle-là. Je n’y arrive pas tous les jours mais j’ai l’impression que la ville m’y encourage et c’est déjà ça.
Quand je suis arrivée au début de l’été, en pleine montée de MDMA (pas littéralement) (enfin peut-être que si mais j’ai arrêté les euphorisants chimiques depuis) (ohlala je sens que je vais recevoir un coup de fil de ma mère, moi), j’ai eu le sentiment que New York m’attrapait par le bras. Depuis elle m’a lâchée plusieurs fois – comme le jour du cliché où je suis maquillée comme une Corvette volée pour masquer les dégâts d’un raz-de-marée – mais on a aussi connu des moments si merveilleux toutes les deux que je suis revenue à chaque fois. Hier soir en rentrant je suis passée par East Houston Street, une grosse artère que j’avais connue enneigée un hiver où j’étais ici avec mes frères et mon père il y a longtemps. J’écoutais Erik Satie et j’étais éblouie par le soleil, et j’ai entendu New York me chuchoter à l’oreille “Je te veux”.
Bande-son: Erik Satie, Je te veux
