Je m’étais dit que j’allais écrire sur le pouvoir magique des vêtements. J’étais dans ma chambre vendredi avec un désir latent d’oblitération – ah oui ça m’arrive souvent, il paraît que ce n’est pas si courant -, et en passant devant la penderie dont la porte était restée ouverte bien que ce ne soit pas Feng Shui j’ai visé la chemise en soie rose pâle qu’une copine de mon quartier à Paris qui vidait son dressing m’a vendue cet été, et le pantalon camouflage que j’ai trouvé dans ma friperie préférée dans le Marais en sortant de mon rendez-vous à l’ambassade en février. Quand mon mec a vu le pantalon quand je suis allée déjeuner avec lui il s’est dit que j’avais mis mon pantalon de combat pour l’affronter lui. Il se trompait, enfin c’est ce que je lui ai dit. Il a beaucoup d’imagination lui aussi.
Le pouvoir magique des vêtements, donc. J’ai vu ces deux items suspendus et mon envie d’oblitération s’est envolée et je me suis dit Tiens il faudrait les mettre ensemble ces deux-là et voir ce que ça donne. Finalement j’ai opté pour une autre combinaison un peu “décalée” comme on dit dans les magazines féminins, un jean baggy Lee qui vient de ma friperie préférée à Bed-Stuy et un t-shirt noir en velours taille 16 ans que j’avais trouvé l’après-midi même sur le portant à 1$ d’un discount store sur Knickerbocker. Je l’adore. Il est tacky à souhait avec sa fronce élastiquée autour du col, et quand je l’ai enfilé avec le jean j’ai eu l’impression d’être Mercredi Addams meets Eminem, j’étais ravie.
Le pouvoir magique a marché donc, et je suis sortie sous la pluie car j’avais envie d’un bain. Littéralement, mais du coup j’ai eu droit à une douche aussi, car c’était un déluge biblique dehors, du genre qui vous trempe même les globes oculaires et l’intérieur de la bouche. Je suis donc partie affronter les éléments en écoutant Eminem chanter Lose Yourself, mais moi je n’avais plus envie de me perdre j’avais simplement envie d’un bain et je n’avais rien à mettre dedans, donc j’ai trouvé une boutique de produits d’Afrique occidentale et j’y ai dégoté du gel au savon noir et au karité et du beurre de mangue et du thé vert chinois car la mondialisation passe aussi par la Côte d’Ivoire vous ne saviez pas?
J’ai devisé un peu avec Keita en français, j’ai remis ma couverture en mohair sur moi et je suis ressortie. Je me prenais un peu pour Eminem en marchant sous la pluie et c’est là que je me suis dit, C’est drôle quand même d’être toujours ici et ailleurs en même temps, comme si mon corps était là sous les arcades de Broadway sous la pluie et ma tête quelque part dans le Sud des Etats-Unis dans la caravane où a grandi Marshall Mathers. Le Sud des Etats-Unis en fait mon corps y a vécu aussi, c’était il y a 10 ans exactement, je m’en suis rendu compte de cet anniversaire quand Oncle Sam m’a attribué un numéro de sécurité sociale en me disant qu’en fait c’était le même que lorsque j’étais étudiante, en échange dans une université d’Atlanta qui s’appelle Emory.
C’était une des années les plus heureuses de ma vie, un bonheur pas dénué de drames et d’inquiétudes (l’est-il jamais?) mais une ouverture, une découverte, un apprentissage, un encouragement, beaucoup de douceur et de chaleur, et une émancipation aussi, une coupure avec ma vie d’avant. Pas de chaussettes, pas de collants, pas de profs qui vous notent selon votre capacité à régurgiter ce qu’ils vous ont répété: on nous demandait de nous exprimer.
Sur les conseils de mon mec de l’époque qui aimait beaucoup Bret Easton Ellis et Jay McInerney (deux purs produits de l’université américaine dans ce qu’elle a de pire et de meilleur, deux membres du Brat Pack qui est un peu l’équivalent des enfants gâtés d’Auteuil Neuilly Passy s’ils avaient produit des livres brillants dans leurs cours d’écriture), je m’étais inscrite à un cours de creative writing.
C’était un cours de non-fiction. Ca avait été une révélation: j’avais eu avec tous ces gens torturés chacun par des questions différentes une complicité immédiate, que l’on s’intéresse au baseball ou au Texas ou à la cuisine ou à son enfance comme moi. Ca avait duré un semestre et puis j’avais fait autre chose de janvier à mai, un cours sur le théâtre européen qui était passionnant aussi mais moins personnel évidemment et donc plus reposant.
En revenant de cette année d’expatriation forcée (c’était une obligation de mon master d’anglais à l’école normale de Cachan) je n’avais pas très envie de rentrer à Paris. Je me suis donc expatriée mais en le choisissant vraiment cette fois, à Londres où mon mec de l’époque partait et où je m’étais débrouillée pendant l’année pour me faire admettre dans une bonne université, dans un master de littérature comparée. L’Angleterre je connaissais déjà, j’y avais passé six semaines dans un collège quand j’avais dix ans. J’avais beaucoup pleuré en arrivant, c’était la première coupure avec mes parents, et puis j’avais trouvé ça excitant. J’écrivais des lettres tout le temps. Quand j’étais revenue je m’exprimais en anglais couramment.
Tout ça pour dire que l’expatriation, c’est un vrai sujet chez moi. Londres, j’ai fini par y passer six ans, et puis je suis rentrée brusquement à Paris avant de décider tout aussi brusquement deux ans plus tard que j’en avais assez et que cette fois c’était l’Atlantique que j’allais traverser. Nous voilà donc en 2015 où j’arrive ici sans trop comprendre moi-même quelle mouche m’a piquée. Les Américains sont sympa oui, à Atlanta je m’y plaisais, à New York il y a le monde entier et mes nouveaux amis là-bas sont trop gentils, mais quand même j’ai commencé à me demander une fois arrivée, qu’est-ce qui fait qu’on s’expatrie? Qu’est-ce qu’on vient faire dans cette galère, dans ces pays où le beurre coûte 6$ et où ils n’ont ni bars PMU ni baguette ni théière?
Je me pose beaucoup de questions, alors évidemment celle-ci j’ai commencé à me la poser au sujet de tous les gens que je rencontrais. J’avais regardé trop de films et lu trop de livres sur le sujet pour ne pas penser à Elia Kazanoglou et à Vito Corleone. Dès que je rencontrais quelqu’un j’avais envie de lui demander, Mais toi c’était pénible à ce point ce que tu laisses derrière, pour que tu préfères t’infliger cette galère? Parce que New York c’est cher, et to live in this town you gotta be tough tough tough comme chante Mick Jagger, et moi je crois que je le suis, on me le reproche assez souvent pour que je finisse par le croire, “Tu es dure” et moi je réponds “C’est la vie qui est dure c’est pas moi” .
Alors voilà je me suis demandé ce qui fait qu’on émigre, ce qui fait qu’on traverse un océan brusquement. Je me suis psychanalysée, quoi. Et puis la psychanalyse c’est comme des poupées russes, et il y a assez d’émigration dans ma famille pour que je me pose beaucoup de questions, la guerre d’Algérie et la révolution russe et la chute de l’empire austro-hongrois sont passées par là. Ca a des conséquences sur les gens tout ça. J’ai ouvert une par une les matriochkas. J’ai dû aller jusqu’à Little Odessa.
Je ne vais pas tout raconter, ça prendrait trop de temps et je ne suis ni Christine Angot ni Delphine de Vigan. Leurs livres je les ai lus, le deuxième dans l’avion qui me ramenait de New York quand j’y étais venue en vacances au mois de juin il y a deux ans, et le premier hier en mangeant des pelmeni arrosés de smetana en devisant avec un barman russe qui s’appelle Jenya. Jenya c’est un surnom de Evgeni, moi en russe mon prénom c’est Yelenya mais mon grand-père m’appelait Lyonya.
L’envie d’oblitération s’est envolée vendredi, l’envie de bain aussi. Mon mec n’est pas là donc quand je suis rentrée trempée de mon trek sous la pluie j’en ai profité pour faire ce qu’on fait dans ces cas-là: j’ai regardé Girls en mangeant de la pizza. A un moment, je l’ai noté dans mon cahier, quelqu’un dit à Hannah “Il n’y a rien au monde que de l’eau salée ne guérit pas, think about it! Tears, sweat, the sea”. Donc samedi après le yoga je suis allée voir cet océan que j’ai traversé brusquement, j’ai descendu Coney Island Avenue jusqu’au quartier russe et au parc d’attractions qui était désert.
On ne ‘vit’ pas à Xanadu. On ne ‘vit’ pas au pays des enfants perdus. On ne ‘vit’ pas. C’est ce que j’ai écrit dans mon cahier hier, mais ce serait dommage de ne pas vivre quand il y a de la musique et des couleurs et des vêtements aussi beaux que cette robe bleu turquoise en velours côtelé que m’a offerte mon mec dans notre friperie préférée de notre nouveau quartier. Telle que vous ne me voyez pas je suis en train de danser en écoutant Marcia Baila, le ciel est bleu outremer et ma robe tournoie autour de moi, je me prends pour Marcia et pour Merlin l’Enchanteur, je suis à la fois ici et ailleurs.
Bande-son: Moloko, The Time Is Now
