Disturbia

1 heure du matin dans la nuit de jeudi à vendredi
Dans le B54 vers Ridgewood
Je suis la seule blanche comme presque à chaque fois
C’est ce qui se passe quand on n’a pas le permis dans ce pays
On a un aperçu de ce que signifie la ségrégation aujourd’hui
La femme assise en face de moi pèse 200 kilos au bas mot
Le mec en jogging gris qui déplace sa carcasse vers la porte peut à peine marcher
Pas trop de paillettes à l’horizon
Sauf celles du pantalon sur lequel repose mon cahier aux pages roses
Tout le monde regarde dans le vide, dans la nuit ou joue à cliquer sur des fruits
Personne pour discuter du Great American Novel comme dans le book club que je viens de quitter
Personne pour écrire de la pseudo-poésie d’un air inspiré

Bon cela dit moi j’écoute Rihanna donc pour les sonnets on repassera
Your mind’s in disturbia
Mon esprit est si disturbé que j’ai raté deux métros et oublié de descendre du bus à mon arrêt
Me voilà à Ridgewood je ne sais même pas quelle heure il est
Lundi j’avais déjà le cerveau frit donc je suis allée à Flatbush, un autre quartier où les filles de Sex and the City ne mettent pas tellement les pieds
Me faire planter des aiguilles dans le tournesol sur mon poignet et dans le mollet
Au retour dans un autre bus, seule blanche encore une fois, je regardais les visages résignés
Qui parmi ces gens-là va chez l’acupuncteur le lundi après-midi comme mes copines et moi?

New York est une ville bipolaire, extrémiste, divisée, faite de moitiés qui ne se parlent pas
Il faut toujours que je crée des systèmes de pensée, c’est grave docteur?
It’s one of the many charming things about you” m’a assuré ma psy, en flagrant délit de transfert inversé
Donc j’ai fait comme Perec avec les objets, j’ai pensé/classé tous les gens que j’ai rencontrés
Aussi nettement que mes stylos et mes cahiers et mes produits de beauté
Toutes les mafias, car en fait rien n’a changé depuis Goodfellas
Celle des créatifs capitalistes, celle des artistes bourgeois Brooklynites,
Celle des writers et des poets et des performers, all trying to make it
Ce soir j’ai infiltré celle des WASPs qui promènent leurs chiens à Central Park
Pour qui la question de how to make it in America ne se pose même pas
Penthouse avec baies vitrées sur la rivière et canapés en cuir immaculés
Quand elles vont à Brooklyn c’est l’expédition de l’année

New York attracts the most desperate and the most successful
C’est une des filles du book club qui a dit ça
Encore deux moitiés, deux cases séparées dans lesquelles tout ranger
En 1890 un journaliste Danois-Américain qui s’appelle Jacob Riis a écrit un livre sur les bidonvilles new-yorkais
How the other half lives
Le titre est inspiré par une phrase de Rabelais
La moitié du monde ne sait comment l’autre vit
Il y a des gens qui dorment dans la rue à Ridgewood et moi j’écris sur mes habits

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