What’s true in New York may not seem so once one crosses the Hudson, m’a signalé quelqu’un en-dessous de l’article que j’ai écrit pour New York Magazine. Un rappel salutaire d’une vérité qu’on a vite fait d’oublier quand on commence à sentir qu’on fait partie de la grande communauté de cette ville-archipel, insulaire et isolée. Ce qui est vrai à New York ne l’est peut-être pas dans un autre genre de huis clos: les Greyhound Bus qui sillonnent le pays de jour comme de nuit. Dans le premier, de la Port Authority à Pittsburgh Pennsylvanie, j’ai dormi. Dans le deuxième, j’ai rencontré Donald et Dorothy, un couple de retraités du South Side de Chicago, qui sont mariés depuis 50 ans cette année et qui se sont rencontrés à l’école élémentaire où ils enseignaient.
“In France, the food was funny”, m’annonce Donald tout de go lorsque je lui dis que je viens de Paris. “They had raw eggs on top of rice”. Plutôt que lui demander s’il ne serait pas plutôt égaré dans le quartier coréen je l’interroge sur des exemples de plats américains. “Turnip greens, cornbread, baked chicken and fish”. Bon, des navets, du gâteau de maïs et du poulet rôti – jusqu’ici tout va bien. Donald vient de Louisiane, une région où la France a fait des affaires, “if I remember correctly”. Il est allé à Paris il y a des années voir son fils Otis qui étudiait le droit international et est maintenant avocat. “Like the Obamas!”. Donald opine d’un air ravi. Jusqu’à la success story de Barack et Michelle le South Side était plus connu pour son taux de criminalité que pour son ascenseur social.
Dorothy me demande ce que je fais dans la vie. Je lui dis que j’ai envie d’écrire, que j’aimerais bien écrire, que j’écris. Elle me dit qu’elle a écrit un livre avec ses élèves, l’histoire des chats qui ne voulaient pas aller à l’école. Comme je suis une sweetheart depuis que je lui ai dit qu’elle faisait 25 ans de moins que son âge, elle va me l’envoyer par la poste. Instit un jour, instit toujours: elle enchaîne sur une interro surprise suivie d’un cours express sur la littérature afro-américaine du 20ème siècle. Dorothy me parle d’une poète, Gwendolyn Brooks, mais elle est interrompue par son mari qui me recommande de lire Langston Hughes, James Baldwin et Sam Greenly. James Baldwin, je connais: c’est tellement beau que je n’arrive pas à finir tellement je savoure chaque mot.
Dorothy a fait ses études à Memphis. Elle a grandi dans une famille de 12 enfants mais il ne lui reste plus tant de frères et soeurs que ça. Sur Chicago, elle n’a pas grand-chose à me raconter, sinon qu’on y trouve “tout ce qu’on veut, et tout ce qu’on ne veut pas”. Moi je ne sais pas très bien si je voulais ou si je ne voulais pas de frites cette nuit-là; tout ce que je sais c’est qu’au terminal Greyhound de Chicago j’en ai mangé une barquette, en me disant qu’il n’y a pas besoin de franchir la Hudson River pour trouver des poètes.
We real cool. We
Left school. We
Lurk late. We
Strike straight. We
Sing sin. We
Thin gin. We
Jazz June. We
Die soon.
Gwendolyn Brooks (1917-2000), We Real Cool
