Suite du road movie de Lula sans Sailor
7 heures du matin, intérieur éclairé par spots glauques et ciel irisé. Sur les murs, des publicités: 3 pancakes pour 89 cents, 2 croissan’wich pour 4 dollars seulement.
Lula s’approche de la fille qui balaie le sol: allégorie obèse de la lassitude et du découragement.
– ‘Scuse me, which way is Graceland?
– You know Evispresly?
– Yeah…?
– Tha’s where is Graceland.
Gros plan sur le visage perplexe de Lula, qui commande 3 pancakes pour 89 cents seulement.
8 heures et demie, extérieur jour, gros plan sur le panneau de signalisation vert: à Memphis Tennessee, Evispresly n’est plus qu’une grosse artère sur laquelle Lula erre. Le nez en l’air, elle n’a pas remarqué le type qui la rejoint par derrière et lui demande sans faire de manières:
– You on the street?
Gros plan sur l’air un peu outré de Lula, qui se dit “Quand même, quel sans gêne. Vagabonde, moi?”. Elle prend son ton le plus dignifié pour répondre:
– No, lookin’ for a motel. You?
C’est là que les yeux de Lula repèrent enfin le sac en plastique dans la main de son voisin.
Le vagabond a les cheveux en brosse, des yeux enfoncés très clairs, des dents un peu pourries mais un grand sourire franc. Il porte un jean et un t-shirt, et dans le sac plastique, une boule compacte de vêtements. “Pas de tergiversations matinales devant son armoire, ça doit être reposant”, se dit Lula, dont le dos commence à plier sous le poids de son sac doré.
– Is that all you got?
– Yeah. Lost my car in Louisiana, this is as far as the bus would take me. First time in my life I’m on the street. Where you goin’?
– Graceland.
– Wha’s that?
– You know Evispresly?
Extérieur jour, Elvis Presley Boulevard, ciel gris. Les voitures et les pick-up trucks filent à toute allure, et sur le micro-morceau de trottoir, deux personnages mal assortis marchent de concert. On peut être à la rue et n’avoir plus que 2 t-shirts dans un sac plastique, on n’en reste pas moins un Southern gentleman qui n’abandonne pas une dame au bord d’une voie rapide. Paul Wesley Hawkins (c’est le nom du vagabond) a promis d’escorter Lula jusqu’à sa destination.
– Careful with the cars! Aren’t you scared?
– Oh, I don’t care.
– You don’t care! You’re in your own little world Lula. You walk like you don’t give a damn. ‘Well, if that car hits me, it was my time to go’.
Gros plan sur le visage bouleversé de Lula, percée à jour par un inconnu. Il faudra de bons acteurs pour retranscrire les émotions qui circulent plus vite que les voitures sur Elvis Presley boulevard ce matin-là, tandis que Paul raconte sa vie à Lula. Gros plan sur les pages roses du cahier où elle note des bribes tout en continuant à marcher.
– You want to write my life story? Oh, you’re gonna run out of ink, baby. I could tell you how my darkest day was dark and my brightest day was bright.
Lula écrit frénétiquement tandis que Paul poursuit sa life story:
– I’m very intelligent, you know… So, I wonder, where did I go wrong? Well, I almost figured it out: I think my heart’s too big.
Paul parle avec les intonations traînantes du Sud, lentement, pour être bien sûr que Lula comprenne malgré son drôle d’accent.
– You’re from Paris, France? No shit! I always in my life wanted to meet someone from Paris. I wouldn’t even know how to get there. I’m pretty sure you need a plane?
Lula acquiesce poliment.
– See? I knew I had to talk to you. When I saw you, I thought to myself, ‘Ok Paul, she’s not crazy.’ That shirt is the key.
Gros plan sur le sweat-shirt rose que Lula a acheté sur Canal Street avant de partir. Logo new-yorkais classique: trois lettres noires et coeur rouge à gauche. Est-ce que ce coeur trop gros est symbolique? On ne sait pas trop.
– You’re so bright, Lula, like light is beaming out of you.
Pendant que Lula réfléchit à cette lumière qu’elle réfléchit Paul est parti à Rome, Georgie.
– Most people don’t know where Rome is, or have never even heard of it. Well this girl Yvette, she ruined my life in Rome. Cheated on me with a 57-year-old man with a growth on his face. Daddy issues or somethin’.
Lula rit. Il n’y a que sur Elvis Presley Boulevard qu’on peut entendre des histoires d’elephant man à Rome, Georgie. Une pause mélodramatique, et Paul poursuit:
– I think I’m cursed, Lula. Relationships that were doomed to fail. You know how Romeo and Juliet were described? Star-crossed lovers?
Ca ne se voit pas à l’écran, mais à ce moment-là les pensées de Lula filent ailleurs, dans un lit new-yorkais qu’elle a quitté il y a 48 heures.
– You don’t seem to worry about much, Lula. But that’s because you don’t show it.
Paul le médium vagabond s’arrête brusquement devant un buisson et interrompt son monologue le temps d’une leçon:
– These are called honeysuckles. When you smell them, it’s an escape for your mind.
Il coupe une tige et en sectionne délicatement l’extrémité du bout de l’ongle. Ses mains noires et rugueuses sont un écrin pour la fleur blanche aux pistils fins. Un fil jaune clair sort de la tige comme par magie; Paul le porte à sa bouche en expliquant simplement:
– It tastes like honey.
Le cours de botanique se poursuit un peu plus loin sur le boulevard, devant un pissenlit. Lula souffle et fait le voeu requis. Dedans, ça ne se voit toujours pas à l’écran, mais il y a des fleurs, et du bonheur, et des star-crossed lovers. C’est lointain, un peu indistinct. Paul la fait redescendre sur terre en expliquant sans transition:
– My mother and father, they’re antique collectors. And plumbers. I could teach you how to treat water.
Paul commence à parler d’ions. Lula le trouve sympa, mais bon. Elle l’interrompt:
– So, what are you gonna do in Memphis?
Paul hausse les épaules et répond:
– I could do anything. But the streets are gonna chew me up. Why? Because look around – look at what the streets have done to everybody else.
Une pause emphatique, et d’un geste de tragédien il pointe de la main une poubelle renversée dans un tas d’emballages en plastique.
– I came here ‘cause I knew it was time for a move. I have this feeling in my gut, and when I get it, I know.
Lula lui explique que ce gut feeling, elle ne le connaît que trop bien – c’est encore ce foutu instinct qui l’a tirée d’un lit new-yorkais de bon matin.
– You gotta be careful on the streets, Lula. You think I’m overbearing? I’m just protective, tha’s all.
Paul explique à Lula que la vie, si on n’a pas quelqu’un à protéger, ça n’a pas grand intérêt. La conversation prend un tour très intime. Lula accélère le pas.
– You and I… In Louisiana we say, ‘cut from the same cloth’. Then you both end up with the same problems, you see?
Lula dit qu’elle voit bien, oui. Gros plan sur leurs visages muets. A droite, de l’autre côté de la route à six voies, il y a un avion, posé là on ne sait pas trop pourquoi. “Avion” c’est le premier mot que Lula a prononcé dans sa vie, mais ça, le spectateur ne le sait pas. Tout ce qu’on voit, c’est le panneau vert qui est comme un clap de fin.
10 heures du matin, extérieur jour, ciel gris. Deux vagabonds devant Graceland Mansion.
– I’m sure things will work out for you.
– I just want quiet, and peace, and coffee and love.
Paul Wesley Hawkins est un type plutôt sensé. Il aime les fleurs sauvages, la tranquillité, l’amour et le café. Il est aussi illuminé que Lula, ou peut-être un peu moins, car il a 38 ans, “and what’s 38 close to, Lula? 40! And what’s 40 close to? 50!”. Lui et Lula, ils se sont illuminé mutuellement le temps de remonter la pente jusqu’à Graceland, et puis voilà. Ils sont arrivés devant la porte d’entrée. Subitement, sans faire de manières, Lula dit “I need to be alone now”. Paul répond qu’il comprend, qu’il sait bien que les meilleures choses ont une fin, et Lula l’abandonne là.
Bande-son: Paul Simon, Graceland

