Little Rock

Une voix de stentor dans les hauts-parleurs: “LITTLE ROCK, ARKANSAS. 15 minutes. FIFTEEN MINUTES, ladies and gentlemen. Do NOT wander away or we will leave without you. This is Little Rock, Arkansas.

J’ai bien envie de wander away rien que pour le plaisir de pouvoir dire que j’ai visité Little Rock, Arkansas, mais on m’attend à Houston donc ce sera pour une autre fois. Dehors, une famille Amish attend en rang d’oignons. Les Amish partagent ma passion pour le Greyhound, dirait-on.

“Bonjour, madame la Française”, me dit un grand type noir devant les toilettes du terminal. Je l’ai entendu dans le bus raconter sa vie au téléphone dans une variété subsaharienne du français tandis que j’épiloguais sur les mélodrames de la mienne dans mon propre dialecte de parisienne.

Dans les toilettes je tombe sur deux femmes Amish penchées sur la table à langer. Je leur demande: “Are you Amish?”, elle répondent que oui, “Where from?”, “Kentucky”, j’annonce “I’m from France”, elles me regardent comme si j’avais dit Pluton et se repenchent sur les fesses de leur nourrisson.

Mon voisin dans le bus est tatoué sur tout le bras. C’est on ne peut plus banal dans ces contrées. Il parle tout seul. Ca aussi c’est d’une banalité à pleurer dans ce moyen de transport réservé aux rebuts de la société. Le bus, nouvel asile de fous mobile? Il faudrait en parler au fantôme de Michel Foucault.

Quitte à déblatérer autant que ce soit dans un combiné. Au téléphone, mon correspondant m’informe que je suis passée près d’une ville qui s’appelle Truth or Consequences. Une variante plus menaçante d’Action ou Vérité? 1% de batterie – en attendant, c’est mon téléphone qui menace de lâcher.

They’re all dead”, m’apprend le tatoué assis sur le siège derrière. Pas de réglement de compte à mains armées: il parle simplement du jus qui ne circule plus dans les prises de courant. Cette panne généralisée ne l’a pas empêché de brancher son chargeur au cas où une des prises ressusciterait.

Une autre qui semble mal en point, c’est sa voisine de derrière, pas très vieille mais totalement édentée et dont les jambes disproportionnellement éléphantesques sont allongées inertes sur le siège d’à côté. Je me sens microscopique, accroupie comme un ouistiti sur le fauteuil incliné. 

Sur les sièges de l’autre côté de la rangée une femme pique des chips dans deux paquets ouverts simultanément, et les plonge dans un liquide blanc qui pourrait être un yaourt ou un dip ou de la mayo, suivant une dégression sur l’échelle nutritionnelle allant de 3 à 0. 

Une Shell Station quelque part. La voix de stentor dans les hauts-parleurs: “FIVE MINUTES, LADIES AND GENTLEMEN. Next stop, Houston”. Je remplis un verre de 32 oz d’eau chaude pour me faire du thé. “Qui peut boire 1 litre de quoi que ce soit d’affilée?”, me dis-je sans même penser: “Toi! De thé!”

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