Suite du road movie: une pièce en trois actes avec beaucoup de didascalies.
“Il n’y a pas beaucoup de virages par ici”, dit Sailor après un long silence. Pas beaucoup de chemins de traverse, non. Le décor est minimal: une route toute droite et plate jusqu’aux montagnes peintes en marron au fond. Bande-son: Tom Waits. Un morceau qui parle du mambo des notices nécrologiques.
Lula a trop chaud. Un strip tease sous la ceinture de sécurité pour enfiler la salopette trop grande que Sailor lui a offerte quand ils se sont retrouvés. Ses jambes bronzées sont exposées. Tout est exposé. Rien à quoi s’accrocher. “Gone with the wind”, dit un panneau dehors. C’est vrai que le vent souffle fort.
“Yuccas grow tall but as soon as the dunes move, they fall over and die”. Lula lit ça à haute voix sur le prospectus qu’ils ont trouvé à l’entrée et note la phrase dans son cahier. “You are now driving on sand”, dit un autre panneau. Ca y est, ils sont dans le désert de sable blanc et de yuccas mort-vivants que Sailor voulait voir absolument.
Acte deux. Du blanc et du bleu, rien d’autre à se mettre sous les yeux. Le ciel est de la même couleur que le paquet de chewing gum que Lula dévore machinalement. Sailor veut regarder la carte, elle le contredit, machinalement aussi. Il dit qu’il veut aller quelque part, elle préfère errer au hasard. “C’est un désert”, dit-elle d’un ton de tragédienne, sans ajouter, “Voilà où tu m”emmènes”.
Des enfants font de la luge sur les dunes blanches. “C’est lunaire, non?” dit Sailor. Lula l’ignore. Sailor est un homme-lune et elle une femme solaire. Perdus dans leurs planètes imaginaires ils ne voient pas le dernier panneau, sur lequel est écrit en gros, Evening program. En-dessous, un petit personnage lève un bras vers la lune comme pour lui dire au revoir.
Un autre panneau, à droite: idéogramme tragique d’un bonhomme englouti jusqu’au buste dans des demi-cercles concentriques. Au-dessus il y a écrit Amphitheater. Quel genre de pièce joue-t-on dans ce désert? Une version américaine d’Oh les beaux jours de Beckett? La communication entre ces personnages-ci est aussi fluide qu’entre Winnie et son mari.
Deuxième acte. Sailor gare la voiture et Lula enlève ses chaussures pour gravir un des monticules. Arrivée en haut – c’est très beau – elle finit par dire, du bout de ses lèvres desséchées par le soleil du Nouveau-Mexique, que c’était une bonne idée de venir. “Je suis content d’être là avec toi”, répond Sailor, de cette façon simple qu’il a parfois, comme un enfant qui ne se pose pas tant de questions que ça.
Il l’embrasse. Elle pleure. Dans son cahier, il y a des notes sur le désert: “on ne peut pas construire. on ne peut pas creuser. on peut marcher main dans la main sans se parler. faire des roulés-boulés”. Elle est allongée dans la pente, et en face d’elle le sable forme des plateaux qui glissent doucement. Elle donne des pichenettes pour accélérer le mouvement.
“Tu provoques des avalanches”, dit Sailor qui était parti marcher et revient pour délivrer sa sentence. Elle pleure encore. “Je suis désolé”, dit Sailor, décidément en accord avec ce paysage de désolation caractérisé. La pièce ne va plus durer très longtemps maintenant. Un entracte aux toilettes, sur une aire de pique-nique avec des tables qui ressemblent à des parapentes – mais ancrés dans un sol en béton armé.
Le dernier acte se joue au Visitor Center du White Sands Desert. “Peut-être mets un t-shirt”, dit Sailor. Lula baisse le regard et s’aperçoit qu’elle a encore oublié d’enfiler son costume de scène en entier. “Tu crois que les gens se demandent si j’ai quelque chose en-dessous de ma salopette?” “Ils voient bien que non”, répond Sailor avec son air rigolard, celui qui fait exploser le coeur de Lula à chaque fois.
La boutique est pleine de grigris new age et de gadgets kitsch à souhait. Lula essaie une casquette sur laquelle est brodé: “Advice from a sand dune : go with the flow and embrace winds of change”. Elle sourit le temps de prendre un selfie. “Tu m’offres un souvenir?” réclame-t-elle sans faire de détours. Quand ça ne va pas elle a besoin de preuves d’amour.
Une armada de luges pour les enfants petits et grands. Des t-shirts ringards et trop grands. Lula retourne à la voiture en arborant sa tête renfrognée, celle qu’elle fait souvent ces derniers temps. Elle se recroqueville sur le siège passager et attend. Quand Sailor arrive on n’entend pas ce qu’il lui dit à cause des vitres mais au creux de sa main il tient un petit coeur en sélénite.
Bande-son: Air, Moon Safari
