Fini le road movie, back to reality
Debout dans la ville couchée et horizontale dans la ville verticale. Lula aime bien aller à rebours, mais à ce point-là peut-être pas. Trois semaines de transports avec Sailor, trois jours à battre le pavé ensablé de LA, et voilà le résultat. Lula a retrouvé les gratte-ciels et comme par un mouvement de balancier, s’est retrouvée elle en position allongée. Sciatique carabinée. Une semaine sur son futon, à contempler le plafond, à ramper à même le plancher telle une fourmi au ralenti, à pousser des gémissements, des pleurs et des cris de douleur.
Jusqu’à l’arrivée à l’aéroport, tout allait bien encore. Lula et Sailor ont passé le vol séparés, à se lancer des regards enamourés à travers la rangée, à s’écrire des petits mots comme deux neuneus à l’école primaire, à lire, à dessiner chacun de leur côté. Et puis le pilote a annoncé qu’on allait bientôt sortir des nuées, il a dit quelle heure il était, quelle température il faisait dehors, ils ont atterri, et là tout s’est corsé. Retour à la réalité. Sur le quai du subway à JFK, Sailor avait le regard dur et Lula les yeux mouillés. Ils se sont dit quelques méchancetés sans même se regarder, et ils ont arrêté de se parler.
Trajet solitaire et silencieux sous terre et dans les airs, les rues de Brooklyn qui n’ont pas changé, quelques minutes à pied, chacun sur un trottoir, marchant sans se regarder. Sailor a ouvert la porte, ils ont posé leurs valises bien lestées, les fruits du farmers’ market de Santa Monica, les vêtements d’été, les kilos de livres qu’elle ne peut pas ne pas trimballer. Ils se sont jeté des regards pleins d’éclairs, ont encore échangé quelques couleuvres et quelques crapauds verbaux. Lula a posé la main sur la poignée et s’est retournée, les cheveux dressés sur la tête comme une femme hystérique sur une gravure du dix-neuvième siècle.
La porte qui claque, les nerfs qui craquent. Un lien de cause à effet pas compliqué. Un pied dans l’escalier, la douleur qui monte comme un magma, qui gravit la colonne vertébrale en un éclair, jusqu’au cerveau où elle explose aussi fort qu’un coup de tonnerre. “Bon, ça va passer” se dit Lula, pour qui ces marches d’escalier se sont transformées en descente aux enfers. Arrivée en bas, elle fait encore quelques enjambées avant de comprendre que son objectif premier, des festivités dans une foire d’art, ne se réalisera pas ce soir-là. Un pas après l’autre, très lentement, en essayant de ne pas crier pour ne pas effrayer les passants.
Exploration de la douleur dorsale dans les rues du quartier. Lula finit par rendre les armes et remonter les escaliers. Elle rouvre la porte fatidique, Sailor est toujours là, elle pose la pizza qu’elle a rapportée. “J’ai le dos bloqué”, annonce-t-elle avant de préciser que comme tout le reste dans la vie (c’est une de ses grandes théories), “de toute façon, c’est psychologique”. Sailor arbore encore son regard en acier trempé, mais il a de l’empathie pour cette souffrance physique qui n’a pas l’air d’être du chiqué. Il l’aide à s’installer sur le canapé, avant de lui rappeler que peut-être si elle n’avait pas transporté avec elle toute une librairie jusqu’en Californie rien de tout cela ne serait arrivé.
Lula refuse l’aspirine, recrache l’ibuprofène en loucedé, “Et pourquoi pas de la morphine? Tu as entendu parler des milliards de dollars de l’industrie pharmaceutique? Et puis à quoi bon, puisque c’est psychologique, de toute façon”. Une semaine d’immobilité forcée. Sept jours de réflexion. Qu’est-ce que cette inflammation intempestive des nerfs peut bien signifier? Le corps à l’arrêt, mais pas le cervelet. Lula fait une liste d’expressions imagées. “J’en ai plein le dos”, et “Tu me mets tout sur le dos” sont ses préférées. Sailor et elle finissent par se réconcilier. Le dos va mieux, mais c’est le genou qui commence à flancher. Un matin, depuis le futon, Lula dit, “Tu sais, peut-être que je ne pourrai pas monter dans l’avion pour Paris”.
Bande-son: Elvis Presley, Heartbreak Hotel
