Quelle casse-pieds, cette Lula. Elle va nous bassiner longtemps avec ses histoires d’avion? Problème de riche, non? Enfin, on peut quand même lui accorder ça: si elle n’arrive pas à décider entre ici et là-bas, c’est parce qu’elle et Sailor viennent de France, et que dans le pays du Tendre l’amour est la loi suprême de l’existence. Combien de fois Lula a-t-elle dit à Sailor au cours des derniers mois cette phrase-là: “Par pitié, arrête de me reprocher mon indécision! Ce qui m’empêche de faire un choix c’est que je t’aime toi, tu peux pas le comprendre, ça?” Ahlala, les hommes sont nigauds parfois.
Sauf que quand elle lui sort sa tirade Sailor répond qu’il l’aime elle, et qu’il aime sa patrie, et puis voilà. Pour cette enfant gâtée de Lula, ce n’est pas aussi simple que ça. Eh oui, il faut quand même lui concéder ce point-là: si elle se sent écartelée à ce point au-dessus d’un océan, c’est aussi parce qu’il y a dans ses veines un mélange de sang. Lula n’a pas fait le test d’ADN qui est si populaire là-bas, dans la ville d’immigrés où elle vit à moitié, mais elle sait bien qu’au fond d’elle-même elle est un peu bohémienne. Une saltimbanque, une descendante d’apatrides aux prénoms exotiques, nés dans des pays disparus aujourd’hui.
On n’y vit pas en entier, à Xanadu: c’est une ville de transit, où l’on s’agrippe temporairement tel un parasite, et où comme dit Joan Didion on connaît toujours les horaires des prochains bus ou trains ou avions. On n’y vit qu’à moitié, en parlant toujours du jour où l’on retournera chez soi. “Chez soi”? Mais qu’est-ce que vous voulez dire par là? Tous les gens qui sont partis au moins une fois pour de bon vous le diront: après, c’est fichu, ça n’existe plus, ce concept-là. On entre dans une nouvelle dimension, dans une identité fragmentée, comme un miroir cassé. Or donc Lula, il y a longtemps déjà qu’elle a traversé le looking glass pour voir si l’herbe était plus verte de l’autre côté.
Sailor, lui, trouve l’herbe verdoyante à souhait dans sa belle contrée. Lula a toujours ce besoin de vérifier si vraiment l’autre pré n’est pas mieux fourni que celui-ci, si ça ne vaudrait pas la peine de mettre une théière, quelques cahiers et trois crayons dans un baluchon et de décamper. Il paraît que ça ressemble à une façon de fuir la réalité, mais bon, chacun a sa petite stratégie, non? En tout cas, c’est ce qu’elle lui répond. Et puis le premier mot qu’elle a prononcé dans sa vie c’est “avion”, alors bon. Avion, avion, blablabla… Moi, ce que mon auriculaire me suggère, c’est que peut-être “amour” était le second. Si vous voulez mon opinion, on n’a pas fini d’en entendre parler, de la saga de Sailor et de sa Lula.
Bande-son: Neil Young, Heart of Gold
