héliotrope et ambre solaire sont au bord de la mer. ils ont fait une migration transatlantique et pour l’occasion se sont débaptisés de leurs anciens noms. sailor est devenu solaire et lula a choisi de s’assimiler à une fleur tournée vers lui. les voilà sur une île, pas déserte mais presque – en ce mois printanier les estivants ne sont pas encore arrivés -, dans une maison introvertie près d’un clocher.
ils sont près d’un clocher, oui, mais ont-ils pour autant acquis l’esprit assorti? est-ce qu’on se défait jamais de l’affection qu’on a pour les endroits où l’on a grandi? ambre solaire emmène héliotrope dans les venelles pleines de roses trémières et en haut du phare depuis lequel on voit presque les états-unis, il la fait pédaler à travers les marais, sauter dans l’inconnu depuis une jetée, et lui explique que pour lui ce plat pays est une antichambre du paradis.
héliotrope a souvent la tête ailleurs, mais ambre solaire a le chic pour la faire redescendre sur terre.
– regarde, là-bas, un chevalier gambette! annonce-t-il triomphalement en enlevant la main de son guidon pour pointer du doigt un oiseau.
– hein? quoi?, répond-elle distraitement en s’extirpant d’une réflexion sur les morphèmes lexicaux du mot amour dans quatre idiomes différents.
héliotrope rêve d’une vie d’amour, donc, et d’eau fraîche et salée sur cette île où ils vont nu pieds dans les goémons tels deux Robinsons.
– eh, qui c’est qu’a mis tout ce sable dans le lit? gronde ambre solaire le soir de son arrivée
– oh ça va, tu veux passer l’aspirateur sur la plage pendant qu’on y est? rétorque héliotrope, piquée
s’il n’y avait pas un ordinateur posé là sous une pile de marinières on pourrait se croire dans une cabane de pêcheur ou une cabine de voilier. l’ordinateur reste sagement enfermé dans sa pochette tandis que le chevalier gambette qui lui sert de propriétaire prend son envol dans les parcs ostréicoles avec sa mouette rieuse préférée. ils ont ça en commun, ce côté aviaire. deux oiseaux sauvages et solitaires qui vivent à moitié dans les nuées.
des oiseaux solitaires, ce n’est peut-être pas fait pour cohabiter dans le même nid? c’est ce qu’héliotrope se dit un après-midi en contemplant les mortels marais salants de la mélancolie. le matin, allongée sur le parquet blanc, elle a versé une larme sous le ciel blanc aussi. quand ambre solaire est arrivé et qu’il lui a demandé ce qu’elle avait elle a juste dit un peu mélodramatiquement que c’était la possibilité de l’impermanence de l’amour qui l’attristait. “tout est impermanent, tu sais”, lui a-t-il répondu très pragmatiquement.
le bouddhisme ambiant n’a pas duré longtemps. à peine les tomates du déjeuner avalées ils se sont mis à se crier des noms d’oiseaux sans raison particulière. héliotrope a fini par s’engouffrer dans la venelle de la clé des champs avec toutes ses affaires. ambre solaire pendant ce temps est allé savourer son solipsisme face à l’océan. “bon débarras”, se répète chaque tête de piaf en boudant activement. deux oiseaux sauvages et solitaires, mais un peu similaires.
l’heure a tourné et le soleil aussi. héliotrope a mal aux pieds à force de vagabonder, la peau carbonisée au dernier degré, et ras le bol de dessiner des berniques et des laminaires. rien de tel qu’une session de méditation océanique pour se dire que tout peut être permanent si on y croit suffisamment. elle clopine en sens inverse à travers les roses trémières, et au moment précis où elle arrive devant le nid, ambre solaire y atterrit aussi. en anglais, on dit: birds of a feather flock together.
