Unheimlich

Le gravier crisse sous mes pieds. A droite j’entends les coureurs ahaner sur la piste le long des panneaux One Way. Le bruit indistinct de la ville est passé

en sourdine – une berceuse nocturne apres la symphonie diurne. Des percées dans les arbres laissent voir le miroir noir du lac. Je ne vois pas

à

trois pas devant moi. Est-ce une route ou une plate-bande? Ai-je dévié

dans un autre univers sans faire exprès? Quelqu’un peut-il me dire ou je vais?

Je suis arrivée, on dirait. Dans ma main droite je tiens la pomme rouge de Pinocchio – ou de Blanche-Neige, on ne sait pas trop. Lustrée, en forme de coeur, la pomme des contes de fée

à

la sauce Disney. J’ouvre la bouche, je l’approche de mes dents en croisant les doigts fermement. L’étiquette spécifie Red Delicious sans préciser si elle est empoisonnée. J’ai juste le temps de me demander ce que la FDA en dirait avant de croquer dedans. 

Je rouvre les yeux. Mes pieds sont toujours devant moi, leurs plantes nues pressées contre le fer forge. Le motif des torsades répond

à

 celui des branches d’arbres au deuxième plan. La voisine m’a dit de me méfier, de ne pas rester là, tout pourrait s’effondrer sous mon poids. Je l’ai trouvée gonflée – c’est un balcon, c’est fait pour

ça, non? Je pose mon trognon sur la marche

à côté

le temps de déglutir avec indignation.

Au fait, qui a mis un escalier ici? Je leve la tête. C’est la vraie vie, pourtant, pas le jeu des

échelles et des serpents. Du moins, c’est ce qu’on m’a dit. M’aurait-on menti? Vais-je voir un pion arriver sur ce palier? Si oui – suis-je un pion aussi? Et si oui – quelle couleur ai-je choisi? Le trognon rouge n’a pas bougé, je m’en saisis fébrilement et croque

à nouveau dedans. Si je suis un pion je veux

être le fer

à repasser du Monopoly: j’ai laissé

le mien

à Paris.

Je desserre les paupières. Caramba! Encore raté. Je vois toujours mes pieds. Ma chemise, en revanche, est visiblement moins froissée. Le génie de l’escalier opèrerait-il en service réduit la nuit? Si oui, pourrait-il m’apporter un demi-kiwi? J’en ai besoin pour terminer: il me reste un K et un W. Oui, je sais qu’en anglais ces lettres-là

valent moins. C’est plus dur qu’en français, c’est sûr. Mais je suis ici, alors autant poursuivre la partie. 

Laisser un commentaire

close-alt close collapse comment ellipsis expand gallery heart lock menu next pinned previous reply search share star